L’armée grecque serrée près du tombeau d’Achille
Attendait toute entière de voir mourir ta fille
Le fils d’Achille a pris par la main Polyxène
L’a menée sur la butte où j’étais près de lui
Les meilleurs des garçons grecs
Veillaient prêts à tenir l’enfant qu’on sacrifie
Le fils d’Achille leva de ses deux mains
La coupe creusée d’or que remplissait le vin
Fit la libation aux mânes de son père
Et me dit d’ordonner à l’armée de se taire
Je me levai alors au milieu des tribus
Et je dis : « Taisez-vous Grecs Paix ! »
….
Polyxène jeune fille docile
Saisit sa robe et du haut de l’épaule
La déchire d’un coup jusques à la ceinture
Elle montre sa gorge et son sein si purs
Et telle qu’une statue met un genou en terre
….
Voici ce que je sais de la mort de ta fille
Ce que je peux t’en dire
O mère la plus fière et la plus accablée !
TT 96 Polyxène et Hécube
Ulysse je te vois détourner le visage
Je te rassure la déesse des suppliantes est loin
Je t’accompagne puisque la destinée le veut
Mourir est de plus mon voeu
Ce serait lâche de vivre trop ardente
Pourquoi vivre encore ?
Mon père était un roi
J’ai débuté dans l’éclat de mon rang
Les plus beaux espoirs ont fleuri sur moi
Les rois me recherchaient pour leur foyer
Je suis aujourd’hui esclave devenue
La mort elle-même saura se faire aimer
Je serai peut-être vendue à des maîtres cruels
Me forceront-ils à laver leur plancher ?
Une esclave achetée souillerait la couche
Que les rois jugent si honorable
Je veux fermer des yeux libres encore
Marcher moi-même vers les morts
Ulysse tu peux m’achever
il ne me reste plus l’espoir
Qu’un heureux sort me soit gardé par miracle
Ma mère je t’en supplie
Ne m’oppose aucun obstacle
Ne bouge point
Tais-toi
AP 28
Chanson de taverne
Certain rat dans une cuisine
Prit place et se régala
Mais il exagéra et fut obligé de fuir
Ayant doublé son poids
Il sauta dehors
Aussi triste aussi misérable
Que s’il avait l’amour au corps
Il courait devant et derrière
Il grattait reniflait mordait
Visitait la maison entière
Puis de douleur il se tordait
Perdait dans son délire
Ses cris et ses efforts
Il pouvait dire alors
Qu’il avait l’amour au corps
Dans un fourneau le pauvre sire
Crut pouvoir se cacher enfin
Il y creva comme un chien
La servante rit bien : »Comme il grille !
Il a vraiment l’amour au corps »*
* Méphisto est vraiment diabolique. Il n’est pas seul. Sa taverne est celle du diable
AP 27
Je vous conseille monsieur l’écolier
De bien employer le temps de votre jeunesse
Il nous échappe si vite
Je vous conseille d’étudier la logique
Afin que vous puissiez trotter prudemment
Le long de la routine
Evitez surtout l’exemple des feux follets
La fabrique de la pensée est un métier de tisserand
Le philosophe vous démontre qu’il doit en être ainsi
Un deux trois telle est la logique
Tout réduire et tout classer
Ensuite vous vous mettrez à la métaphysique
Munissez-vous de mots techniques
Ordonnez votre temps c’est le plus important
Ayez soin d’écrire sous la dictée des manuels et des traités
Evitez le droit qui traîne son passé
La théologie qui renferme un poison
Je vous en prie : arrêtez-vous aux mots !
Un mot justement : La théorie est sèche et stérile
Vert est l’arbre de la vie
RG 66
Rien qu’en chantant une ritournelle
Les coeurs battaient à l’unisson
De même en écoutant le pinson
S’émouvait la tourterelle
Voici fleurir la fleur nouvelle
Elle ne perd pas un frisson
Nous retrouvons la chanson
En chantant une ritournelle
RG 65
Enfin le printemps parle à voix haute
Je ne jure que par lui
C’est ma très grande faute.
Je me souviens
Sur l’herbe irisée
J’ai connu le pavot.
Mon âme était grisée
D’un arbre nouveau.
je ne me suis jamais fatigué
De respirer un pommier
Un hanneton qui passe
N’est jamais un étranger
La branche l’oiseau
L’insecte la ruche
Me paraissaient ma famille
Dans le miracle des choses
Qui bouleverse la saison
Et la raison
RG 64
J’ai fait cela et j’ai fait pire
Chaque fois qu’un rayon vermeil
Réveillait mon sourire
Je disais bonjour au soleil
J’ai de l’intérieur obscur
Poussé la fenêtre nocturne
Pour libérer un pauvre insecte
Qui selon moi voulait rentrer chez lui
j’ai sauvé des guirlandes fanées
Un moineau que poursuivait le vent
De faibles espoirs
Ce que j’ai pu de vivant
J’ai rallumé les lumières
Réveillé les échos
J’ai trafiqué des souricières
Pour faire échapper des souris
J’ai donné leurs importance aux vers luisants
J’ai mis une fleur sur un corsage
J’avais quatorze ans
Mon coeur se brise quand je cours
Vers l’infini que je pressens
J’avais alors de longs cheveux
Qui couraient derrière moi
RG 63
J’ai suivi les jeux fantastiques
Du soleil dans les interstices
j’ai vu le ciel J’ai vu les masques
Que portent les nuages
Pour le cacher
Mon âme est ouverte
A l’ineffable fraicheur de l’air
Son odeur verte se fait plus forte
Quand il fait moins clair
Palpitent les nuits aux paupières de couleur
J’écris en bleu
Je prends l’étoile pour lampe
Ma tempe est l’épaule de la raison
J’ai fui la sagesse
Pour écouter au fond des bois
Le ruisseau qui coule sans cesse
Et la mer qui nous revient deux fois
Puis-je dire que je préfère
La violette au violoncelle
Les vrais paysages aux faux des tableaux
Qu’un jardin me semble un infini !
j’ai le coeur ingénu
Je quitte l’arbre immense de la science
Pour le premier pommier venu
RG 62
Vraiment je suis fait pour la solitude éternelle
Un moment de rêve
Un moment de jardinage
Un moment d’étude
Je suis fait pour vivre au fil des jours
Seul entre mon étoile et mon petit coin de terre
Car les gens s’arrangent toujours
A me faire de la peine
Mon coeur a du caractère
Il s’entend mieux avec les fleurs
La rose est ma seule amie
Jamais pendant l’été
Son parfum ne m’a raconté
Les médisances de l’ortie
TT 95 Malédiction
Quels sont les pires mortels qu’ait vus la race humaine ?
Les hommes de Sparte !
Seigneurs du mensonge bâtisseurs de la haine
Votre pensée n’est pas saine ni juste
Vous êtes des fourbes
Qui ne prospèrent qu’à faux
Que vos crimes ne furent pas !
Préférez-vous l’or à l’honneur ?
Vos bouches et vos coeurs n’ont le même parler !