A quel choix douloureux suis-je donc condamnée ?
Mon sort est-il affreux si je l’accepte
Ou bien sombre si je le refuse ?
J’ai vu sombrer les jours d’Hector par un char entraîné
J’ai vu le feu flamber sur ma peine et sur Troie
Par les cheveux traînée vers les vaisseaux des Grecs
On m’a emmenée esclave vers l’Epire
En ce lieu j’ai épousé le meurtrier d’Hector
Quel charme mes jours ! Où vont mes yeux ?
Vers mon présent destin ou vers mes jours passés ?
Il me restait la prunelle de mes yeux mon fils
Voici qu’on veut sa mort !
Mon unique espérance est son salut !
Ta main peut me tuer
Ta mère, mon enfant, sous la terre pour te sauver s’en va
Si tu fuis rappelle-toi le nom de ta mère et sa fin déplorable
Lorsque tu tiendras ton père entre tes bras
Dis-lui ce que j’ai fait
Nos enfants sont notre âme
Celui qui n’en a pas souffre moins
Mais son bonheur est triste
TT 93 Les Troyennes
Quelle triste fin, mon enfant chéri !
Si encore tu mourais jeune pour ta patrie
Après ton mariage comme un roi
Aux dieux semblable
Ta mère parait tes cheveux bouclés
Tes mains semblaient celles de ton père
O bouche aimée aux mots si beaux
Moi vieille sans enfants sans patrie je t’enterre
Tant de baisers tant de soins tant de nuits sans sommeil
Je souhaite le poète qui mettra sur ta pierre :
« Cet enfant fut tué Il faisait peur aux Grecs »
Ces simples mots seront le déshonneur des Grecs
TT 92 Hippolyte
Je t’offre belle dame surnaturelle
Une couronne de fleurs cueillies
Dans les prairies sauvages
Là où le berger n’ose conduire ses bêtes
Aucun fer ne les a moissonnées
La sage abeille peut boire à leur herbe
La décence se nourrit des fleuves de rosée
Ce n’est pas le savoir humain mais la nature
Qui ouvre ici la porte des connaissances
Elle est interdite aux âmes impures
Belle dame prends de cette main pieuse
La couronne dont luit ta chevelure dorée
Seul parmi les mortels je peux en faire présent
Car j’habite avec toi et je t’entends
Je ne te vois pas mais je peux t’écouter
Que mes jours finissent comme ils ont commencé !
TT 91
Un peu d’audace ! Ah ! lâche que je suis !
Mes enfants le soleil Pour eux je me prépare
Non Cette main ne doit pas faiblir
Laisse-les malheureuse Epargne tes enfants
Ils te consoleront en vivant
Je ne laisserai pas mes ennemis
Railler et outrager mes enfants ici-bas
Leur mort est strictement nécessaire
C’est moi qui les frapperai qui suis pourtant leur mère
O mains que je chéris O visages si chers
Votre père a volé votre joie
La force manque en moi
Je comprends la grandeur du crime
Que je m’apprête à commettre
Mais le sang est plus fort que mon vouloir
Le sang qui commet toujours
Les plus grands forfaits
TT 90 Médée
Mes enfants vous possédez désormais
La maison éternelle et la terre éternelle
Mais vous êtes privés de votre mère à jamais
Je m’enfuis vers une terre étrangère
Sans voir votre bonheur
Sans voir vos hymens
Le prix de ma légitime fierté est fait de malheur
Je vous ai nourris en vain
Depuis le jour de vos pénibles naissances
J’ai connu tant de peines tant de soucis
J’avais placé sur vous tant d’espérances
Je pensais que vous nourririez mes vieux jours
Que mon corps serait enseveli par vos mains
Mais à quoi penser ? Va-t-on rire de moi ?
Vais-je laisser cet affront impuni ?
RG 61
Savez-vous que le silence parle
Et que même il nous parle
Aussitôt qu’on l’écoute
Sa voix fraiche et profonde
Coule goutte à goutte
Dans notre coeur humain
Le bruit lui est comme un grelot vain
Il attriste infiniment les routes
Tandis que la voûte du silence
Couvre de fleurs le chemin
Est béni le jardin
Dans le charme du jasmin
Et d’autres fleurs en quantité
Où l’on garde à ses côtés
Musique et vérité
Solitude et silence
RG 60
Je n’étais au monde qu’un enfant
Je vivais au jardin je croyais au feuillage
Pas loin de notre petit endroit
Le grand jardin des plantes était vivant
Les perroquets bleus faisaient du tapage
Les canards mandarins arcs-en-ciel
Bénéficiaient d’un ruisseau palpitant
Lorsque je tendais du pain à l’éléphant
Je lui tendais mon coeur davantage
Le monde adulte était absent de mon rêve
Je respirais un chant je comprenais un cri
Je rapportais toujours du lilas fleuri
Depuis je n’ai pas beaucoup changé !
RG 59
Le lierre faisait noir au dehors
Les cris étaient si forts
La sérénade des cigales
Montait très pure
Le frémissement de la brise
Adoucit en profondeur le cytise
L’acacia raisin des fleurs
Secoua sa grappe nouvelle
Jusqu’à la tendre coccinelle
Je crus la voir s’enfuir soudain
Elle revint indifférente
Elle s’élança vers la lampe
Dont la flamme l’éblouissait
A temps elle comprit le risque
Et sauta sur le bureau
Elle perdit son aplomb
Pour explorer l’oiseau et l’enfer
Dans deux livres ouverts
Elle mit sur mes pattes de mouche
Ses petites pattes de bête à bon dieu
Ronde et légère elle se réfugia
Dans les dentelles des rideaux
Elle replia ses ailes dans son dos
Après un moment de réflexion intense
Elle leva élégamment ses élites écarlates
Ouvrit ses ailes délicates
S’envola par la fenêtre ouverte
Emportant elle si petite
Mon grand rêve de ce soir -là
AP 26
Les petits d’entre les miens te conseillent
De reprendre sagement le plaisir et l’activité
Ils souhaitent surtout t’arracher à la solitude
Qui fige le corps et l’esprit
La tristesse comme un vautour dévore ta vie
Rappelle-toi que tu es homme parmi les hommes
Je te donnerai ce que tu voudras –
Que donnes-tu pauvre démon ?
De pauvres illusions sans importance ?
Montre-moi un fruit qui ne pourrit pas
Avant sa chute !
Il te faut aussi un écrit, pédant !
Qu’exige-tu de moi, airain marbre parchemin papier ?
Aucune crainte que je viole cet engagement
Le Grand Esprit m’a dédaigné La nature s’est refermée
Le fil de ma pensée s’est rompu
Je veux me consacrer aux jouissances les plus douloureuses
A l’amour qui pue la haine
Je veux me briser de trop savoir –
Tu resteras ce que tu es
AP 25
Me voici jeune seigneur
En habit écarlate brodé d’or
La plume de coq au chapeau
Une longue épée bien affilée
Je te souhaite de m’imiter
Afin d’aller danser
Pour goûter au meilleur de la vie –
Je n’en ressens pas moins les misères humaines
Je suis trop vieux pour jouer
Trop jeune pour m’abstenir des désirs
Tout doit me manquer
Les jours passent sans accomplir le moindre de mes voeux
Nul repos ne m’apaise
De plus des rêves affreux m’épouvantent
J’aimerais me voir ravi et ensuite anéanti
Maudite soit la vie !