AP 24

Vois le 12 / 2 / 2018

Mille germes naissent et vibrionnent
Dans l’air dans l’eau dans la terre
Dans le sec et l’humide
Dans le froid et le chaud
Mais moi j’ai le feu
Je suis l’étonnant fils du chaos
Je visite qui je veux
Quand je veux
Aucun signe magique fût-ce le pentagramme
Ne m’arrête
Mais parfois je fais semblant
Nous nous plaisons à respecter des lois imaginaires
Inventées par nous-mêmes
Je reste si je peux divertir par mon art
Les esprits voleront vers les îles fortunées
Le seigneur des rats des souris
Des mouches des grenouilles
Des punaises des poux
T »ordonne de lui obéir

Haïku

On laboure dans les champs
L’été s’en est allé
Les nuages n’en peuvent mais

Est-ce l’automne ? Le printemps ?
La colline sans nom
Est perdue dans la brume

La montagne obscure
Ne prendra pas le pourpre éclat
De certaines feuilles mortes

Haïku

Un bateau s’arrête au large
C’est une illusion
Le port est vide

On nous refuse le gîte
Les maisons sont allumées
La neige tombe

Tout est si profond
Dans les montagnes bleues
Sauf moi

Haïku

Gonflé des pluies d’avril
Le fleuve est rapide
Où s’en va-t-il ?

Les arbres sont immenses
Ils sont inconnus
Qui les possède ?

Mon père mourut
En regardant l’hiver
Il était seul

TT 89

Malheur malheur à moi !
Ma mère est partie sous la terre
Elle ne voit plus le soleil
Elle nous a laissés seuls
Orphelins dont la vie est un deuil
Regarde ses paupières abaissées
Ses mains retombées sans force
Ecoute mère c’est moi qui parle
Ton petit ton tout petit
Ton petit penché sur tes lèvres
Je suis un enfant et je suis là
Seul sur la route et sans escorte
Mon père sais-tu que ma mère est morte ?
Le malheur est tombé sur moi !
Petite soeur tu me suis dans la douleur
Pourquoi une union sans joie ?
Père sans joie ni allégresse
Tes noces sont passées
Tu touches à la vieillesse
Ta compagne n’est plus
Avec toi mère en allée
La maison est perdue

TT 88

Je vois déjà la barque à double rame
J’entends sur le lac le passeur des défunts
Il s’appuie à sa gaule et déjà me réclame :
« Hâte-toi ? Ne me retarde point »
Ah ! Regarde ! On m’entraîne !
Vers la maison des morts leur maître m’attend
Son regard est vif sous les sourcils d’ébène
Ses épaules sont ailées C’est le dieu du néant
Laissez dieu laissez-moi sur ma couche
Mes genoux se dérobent sous moi
Je sens le dieu des morts qui désormais me touche
La ténébreuse nuit est tombée sur moi
Mes enfants o mes enfants vous n’avez plus de mère
Puissiez-vous goûter enfin à la lumière …

TT 87 Euripide

La reine Alceste protège son époux :

La journée fut fatidique –
Son corps blanc baigné dans l’eau de la rivière
Elle alla chercher dans ses coffres de cèdre
Les plus belles tuniques parure de sa beauté
Ele pria debout la déesse du foyer
« je descends sous terre je m’agenouille
Vois mes orphelins Je te supplie
Occupe-t-en bien Donne leur de bons époux »
Elle couronne les autels
Elle effeuille le myrte frais fleuri
Sans pleurer sans gémir
La grâce sourit en elle
« Brave lit j’ai délié ma robe virginale
Je meurs sans trahir l’époux ni l’honneur
Je ne te hais point
Tu seras peut-être à quelque autre femme
Plus heureuse que moi »
Elle est sur sa couche que ses pleurs ont mouillée
Lorsqu’elle a versé ses larmes infinies
Elle quitte la chambre le front baissé
A peine est-elle sortie qu’elle revient sur ses pas
Elle se jette à nouveau plusieurs fois sur son lit
Ses enfants sont pendus à la robe de leur mère
Ils pleurent Elle les tient serrés
La condamnée les couvre de baisers
Les serviteurs plaignent leur maîtresse
Elle va vers chacun tendant à tous la main
C’est ainsi que lui vient le mauvais destin*

* Alceste est la seule à se sacrifier

RG 58

Il faisait déjà noir c’était le soir
Je voyais tout de loin
Un insecte inconnu fit sur mon écritoire
Un voyage très varié
Il évita de peu la mer noire
Sur le rebord d’un encrier
Il escalada un mont blanc
Sur un presse-papier en verre
Il avait perdu sa route
Il tomba sans dommage
Sur un désert de sable fauve
Et se hissa sans effort
Sur un dôme en or
Il avait vraiment l’air d’un touriste
Visitant tous les monuments
Puis je crus que peureux il se cachait
J’allumai la lumière
Il était là sur la pointe en acier d’un porte-plume
Miracle il s’agissait d’une coccinelle
Toute petite toute ronde
Un rubis possédant un destin
Ses points noirs semblent un appel un code secret
Je compris la contemplant
Qu’une toute petite vie
C’est grand

RG 57

Près de la fenêtre entr’ouverte
J’écrivais hier soir
L’odeur si verte montait
De notre jardin déjà si noir
Le gazon était déjà mouillé
La chanson fine des cigales
Montait comme un herbe de bruit
Je cherchais vainement à mettre
Le soir vague en mots précis
Rouge minuscule bombée
Une coccinelle est tombée
Sur ma page vide
Elle était toute étourdie la jolie
Elle se réarticula vite
Elle fit un tour au petit pas de ses six pattes
Puis miracle son dos se sépara en deux
On vit paraître ses ailes
Fins pétales de dentelle

RG 56

Le printemps bouleverse les choses
Le désordre va croissant
Le jardin ne compte plus ses roses
J’ai posé un livre que je lis parfois
Au dessus de ma tristesse
Le grand arbre est un toit
Le soleil glisse sur le gazon pâli
Les diverses fleurs parfument
Le livre que je lis parfois
Un petit insecte vrombit
De l’intérieur noir d’un lys
Les mots du livre parfument
Les fleurs ce soir où je lis
Le ciel tremble soudain
Le livre est d’un philosophe reconnu
Les fleurs sont d’un petit jardin
Fleur trop mortelle
Face au front bleu du ciel
L’humain se renouvelle
Grâce au bien qui le tue un peu
Philosophe connu
Jures-tu de ton front las
Que l’humain se fortifie
Du mal dont il ne meurt pas ?
Quand je me décourage
Le mot que j’attends
Viendra-t-il d’une feuille blanche
Du vert feuillage ?
Une voix fine comme un fil me répond
Au dessus de ma tête :
« Personne d’un air suave
Ne met un futur sur le passé
La philosophie est trop grave
Les fleurs ne le sont pas assez »
L’araignée fée en robe grise
Aiguille des saisons
Descend par son fil d’ombre et de clarté
Nous apporter sa vérité :
« Le coeur se raconte
Sans regarder le fil
Sous tant de ciels déconcertants
Il est nécessaire de dilapider l’âme
Sans regarder le temps  »
C’est l’espoir La pâle araignée
Remonte sur son fil transparent
Pour finir sa journée
Avec les étoiles du soir