RG 55

Dans les vieux coins noirs
L’ombre se tasse
Aux plafonds fumeux
Des tristes manoirs
L’âge crevasse
Anciens bahuts vieilles armoires
Rebuts et grimoires
L’araignée tend le matin
Des toiles chagrines
Aux coins des vieux volets
Au plafond du tout petit palais
Qu’est une chaumière
Dans le coin d’un bois
Dans un creux de branche
Dans un vieux tas de foin
L’araignée tend vers midi
Des toiles géométriques
Mais bizarres
Quel souci tu nous prépares ?
Dans chaque coin du jardin sans lune
Au fond du puits
Où passe la fortune
Aux miroirs des murs
Partout où l’heure se mire
Au bout d’un long fil souvent
Partout où le coeur respire
L’araignée fait fortune
Le soir l’araignée est espoir

RG 54

Sur le chemin la nuit
On voit des étoiles avec des ailes
Dans l’obscurité du jardin
On croit voir soudain des émeraudes volantes
Dans le gazon les vers luisants répondent
Vives et folles elles rivalisent avec les feux follets
Les lucioles
Soudain la pluie ! Il n’y a plus que l’eau qui tombe
Plus d’astre ! Plus de diamant volant !
Il ne reste qu’un souvenir de la luciole cachée
Dans l’obscurité de nos coeurs
Il tombe trop de larmes
Pour qu’il y ait des lucioles

TT 86

Qui veut dépasser le temps de l’homme
Parait insensé
Les longues journées ressemblent à de la douleur
La seule guérison
Quand parait la dame fatale
Sans rondes sans lyres sans chansons
Son vrai nom est la mort finale
Ne pas naître est le sort le moins triste
Ensuite c’est retourner en hâte
Au séjour d’où l’on sort
Puis quels malheurs ne nous sont point épargnés ?
Luttes et coups assassins et jaloux
Querelles de partout
Le mal le plus mal ressenti c’est la vieillesse sans ami
La joie a fui avec la force
Seul le chagrin suit le cortège en camarade

TT 85

L’enfant a volé à une bête morte
Un instrument grisant
La bête chante dans sa mort
Vivante elle se taisait
Elle était courte comme une marmite
Toute ronde la cuirasse bigarrée
Ce n’est donc pas un chat – Certes non
Quelle est la partie qui parle ?
Est-elle dehors ? Ou bien dedans ?
Elle est bosselée pourrait-on dire
Son écaille est toute bombée
Mon cher c’est une tortue
La partie qui parle est nommée lyre
Ce jouet console l’enfant de ses chagrins
Son chant est une douce joie
C’est ainsi un enfant qui a su
Accorder à une bête morte
Une jolie parole

TT 84

Nuit constellée en mourant
Tu fais naître le soleil
Entre les portes océanes
Dans le vieux monde ou dans l’ancien
Soit Ton regard va loin
Ton coeur brûle de désir
Le regret ne peut s’assoupir
Son lit vide est lit de douleur
Son attente suprême est celle du malheur
Par une issue courtoise
Un dieu s’affranchit des maisons du néant
Madame il faut que je vous blâme
Vous épuisez la bonne espérance
Le fils du temps en lui-même
A refusé de donner aux mortels
Une vie sans souffrance

TT 83

Regarde, étranger, la terre aux beaux chevaux
Je te présente le temple aux murs d’argent
Peux-tu prêter l’oreille ?
Le rossignol aigu se tient caché
Dessous le lierre noir
Loin du soleil et du souffle des tempêtes
Mille fruits se suspendent sous la feuillée
Un dieu déjà éméché se dissimule
Dans ses orgies
Pousse le narcisse aux grappes épaisses
La pureté de l’eau rend la terre féconde
La terre aux beaux seins
Il est un arbre inouï un arbre sans pareil
Jamais vaincu renaissant de lui-même
L’olivier aux feuilles pâles

RG 53

Je marchais et je cherchais
J’aime les raccourcis
Je suivais une rose trémière
Un berger au front profondément sillonné
M’a dit de ne pas prendre par là
Où se cache la rivière
Mon amie l’hirondelle qui passait par là
S’est récrié bien haut
Semblable à mon coeur comme à celui de la terre :
La rivière est un chemin qui marche

RG 52

La petite tortue est ma petite soeur
Je sais pertinemment qu’elle poursuit un rêve
Où qu’elle soit dans le gazon vert tout gonflé de sève
Dans le jardin aux fleurs qui les sent et les ressent
Ceux qui n’ont qu’une âme brève
N’ont découvert que sa lenteur
Sous la lourdeur inévitable
De la carapace à écailles
Que rythme un trop faible coeur
Je sais que tu rêves d’un monde meilleur
Petite soeur

RG 51

Je vous salue madame Pie
Toujours présente au rendez-vous
Maîtresse de cérémonie impeccable
En noir et blanc sous le ciel bleu
Vous êtes bien vêtue en plus !
Vous êtes là au milieu de la route
Ce n’est pas pour me saluer
Vous me faites de mauvais yeux
Le paysage est anxieux
Jetez-vous un sort aux amoureux ?
Pour aimer moins ? pour aimer mieux ?

RG 50

Le pinson parle à tous à sa façon enjouée
Mais voilà qu’il dit : « Vite…vite…vite… »
Qu’est-ce qu’il veut dire par là ?
Nous parle-t-il à nous ?
Ou aux marguerites qu’il aime bien ?
Je crois qu’il nous donne raison
De saisir le moment qui palpite
A qui parle-t-il le pinson ?
Est-ce la mort ou la vie
Qui mène le bal dans le buisson ?
Le pinson répète son invite
Est-ce à quelqu’un de la maison ?
Peut-être moi ?