Le soir a la brume sentimentale
C’est déjà l’automne qui vient
Les grillons se taisent pour la saison
Les martinets jettent des cris noirs
Avant leur grand départ
Le soleil ne s’assied plus sur un banc avec nous
Le troupeau pâle a déjà du mal avec l’étable
Dans la brume sentimentale je me sens un peu froid au coeur
On sait désormais qu’il faudra traverser la neige
Pour retrouver les fleurs
RG 33
Loin de la mer voici le trèfle tendre
Loin des grands oiseaux
En voilà un petit qui se pose
Sur une meule de foin
Loin des roses et des malins
Voici les champs la rivière
Cause de tout ce qu’on connait
Elle n’a pas besoin d’aller plus loin
Pour savoir quelque chose
Et voici l’araignée qui tisse dans son coin
Voici le village toujours aussi charmant
Et calme de surcroit
Voici l’étang et ses roseaux et ses canards
Les marronniers préparent leur sève de printemps
Sur l’un d’eux un morceau de rêve rose
Que j’avais oublié en partant
RG 32
Dans les vagues errantes
Les méduses bleues sont transparentes
Leur corps ne fait pas d’aveu
Un peu mortes un peu vivantes
Sont-elles de glace ou de feu ?
Quand la marée nous les présente
Comme miroirs bombés de cristal bleu ?
Le front de la petite sirène cache un secret
Sa chevelure d’or semble un soleil qui la suivrait
Une étoile souveraine
Le secret de la sirène n’est pas un mystère
Il n’est même pas voluptueux
Il permet de vivre loin de la peine
Il permet de vivre à peine
Le secret du petit front de la sirène
RG 31
Sur la plage le soleil assène et assomme
Le ciel semble bleu depuis toujours
La brise apporte une syllabe
Un bel oiseau nage sur l’air
Chaque jour des mots s’emportent par les flots
Tandis que le vent divague
Deux dauphins jouent entre les vagues
Tu marches en tremblant dans un châle
RG 30
Nous laissons la vague et les coquillages
Le vent qui monte et le pont qui s’incline
Nous partons vers la forêt
Où pour accueillir la résine
Chaque sapin s’accroche un bénitier
Je vois les arbres noirs sur fond de lumière
Puis des arbres de clarté
Pour lesquels les pins ne sont qu’un fond sombre
Nos regards perdent la vérité
Entre la flamme et l’ombre
TT 67 Empédocle
L’oracle antique et divin mystère
Eternel scellé de nos serments
Un âme souille son corps dans un instant d’égarement
Ou elle suit les lois de la discorde
Une âme prend au cours de différentes naissances
Toutes les formes mortelles
Elle célèbre les quatre éléments
Quand je suis une de ces âmes
Je fuis les dieux et je vais errant
Parce qu’un jour j’ai obéi à la haine au coeur dément
TT 71 Sophocle
Vos jours sont pareils au néant !
Qui a connu un bonheur différent
De celui qu’il voyait en songe ?
Qui n’est pas retombé du haut de son mensonge
Après avoir rêvé du vent ?
Maintenant que je contemple la vie la plus tragique
La destinée d’Oedipe aux pieds enflés
Parce qu’il fut abandonné bébé
Dans une nature stérile
Nul vie ne me parait fortunée
Nulle vie n’est heureuse
Il était roi
Il se cachait du malheur
Les yeux du temps ne laissent rien échapper
Il a découvert le père assassiné
La mère fécondée
Le sillon qui avait vu le père y jeter sa semence
Ces deux forfaits t’étaient dûs Oedipe
Sans que tu en aies conscience
Puissé-je jamais ne t’avoir vu !
TT 70 Sophocle
Quand viendra la fin des épuisants combats ?
Où se trouve le combat ? Le tombeau des camarades ?
S’il avait pu se dissoudre dans l’air sans bornes
Et gagner le pays des morts
L’homme que je maudis
L’homme qui a inventé la haine et la guerre !
Par lui le mal a engendré le mal
Cet homme maudit m’a ravi le plaisir des guirlandes
Des fêtes bien arrosées entre camarades
Et la flûte ! la flûte au son si doux
Adieu l’amour ! Adieu les femmes !
Je suis abandonné au cagnard
Cheveux trempés par la rosée
L’officier est là c’est bien ma veine
Que ne suis-je au pays
Où le cap par les vagues battu
Surplombe la mer
Et permet de voir Athènes ?
TT 69 Empédocle
C’est par la terre que nous connaissons le reste
C’est par la tendresse que nous avons accès à la haine sombre et élémentaire
Dans le sang qui bouillonne l’esprit prend forme
L’esprit humain n’est pas autre chose que le sang autour du coeur
Pourquoi n’ai-je pas disparu avant que mes lèvres n’aient commis le crime de se nourrir ?
L’esprit n’a pas de tête
Il n’a pas de dos ni de bras comme un rameau
Il n’a pas de pieds en éventail ni de sexe bien roide ou de sexe ombragé
On ne peut pas l’exprimer
De sa véloce pensée il parcourt l’univers
Il n’est pas possible de saisir l’Être
De le toucher de le voir
Et c’est ainsi que l’on atteint l’esprit de l’homme
TT 68 Empédocle
Ce qui a été ce qui est ce qui sera
Tout vient des éléments des quatre éléments
Même les dieux rayonnants
Les éléments sont toujours les mêmes
Mais ils circulent des uns aux autres
Sous des formes différentes
Les fameuses formes si importantes
Unité et diversité
Les éléments prédominent tour de rôle
Se fondent l’un dans l’autre ou se séparent
Tantôt l’amitié réunit
Tantôt la haine sépare
L’unité nait du multiple
Le multiple nait de l’unité
Tout subsiste dans un cycle qui ne finit pas
Au fond de l’harmonie est enfoncée fière joyeuse solitaire
La sphère du monde unique et arrondi
En son sein la haine a grandi
Dans le respect du pacte éternel qui ramène le retour alterné
Le désordre des membres séparés succède à l’ordre
C’est dramatique quand ils sont délicats