TT 64

O renommée Le garçon a gagné
La muse anime la flûte
Son hymne glorifie le fils qui t’est cher

Ni l’or brillant ni les tapis pourpres
Ni la viande de boeuf ne nous accablent
Nous avons pour tout une humeur agréable
La muse aux doux airs
A la saveur du vin

La paix munificente fait le don
Des doux chants des fleurs de miel
Je laisse brûler sur les autels encombrés
Les cuisses de boeufs et de boucs
Je laisse aux jeunes gens l’unique souci
Les jeux du corps au son de la flûte
Les boucliers les piques les épées à double tranchant
Sont grignotés par la rouille
Le cuivre de la trompette a perdu son éclat
Mais le sommeil est de miel
Le matin ne le chasse pas
Les bals et les banquets encombrent les carrefours
La jeunesse étincelle au grand jour

TT 63

Je suis entravé par des chaînes brutales
Vous êtes jeunes et vous exercez un pouvoir juvénile
Je préfère être attaché comme un esclave à cette pierre
A croire que je connais l’avenir
Votre faux dieu agite en vain les flèches de feu
Rien n’empêche son abaissement ignominieux
Il n’existe pas de dieu invincible
Inventeur d’un feu qui rend la foudre risible
Il est incapable de faire voler en éclats l’océan
La neige a des ailes blanches
Le fracas des tonnerres est souterrain
Il ne peut me forcer à lui révéler le nom
De celui qui viendra bien un jour
Jeter à bas sa domination
L’Humain

TT 62

L’armée sans nombre a fondu
Dans le deuil et dans l’ombre
Les femmes déchirent leur manteau
Et laissent sur leurs seins ruisseler leurs pleurs
Où est la volupté de la belle jeunesse ?
Le lit et sa mollesse ?
Pour les vieux pères le mal est total
On n’obéit plus à la loi
La force du Grand Roi n’est plus

TT 61

La capitale ville d’or
A lancé le torrent de ses groupes confus
L’armée dévastatrice
A tissé le pont de cordages
A passé un joug au col de la mer soumise
O fils de la pluie d’or mortel frère des dieux
L’erreur est douce et caressante
Qui peut d’un pied léger
S’élancer vers une chance libre ?
L’erreur égare l’homme en ses filets
Et nul ne peut s’en évader

RG 21

Le doux village inconnu
A qui demander le nom de ce village ?
Trouvé par hasard !
Quelques maisons portent des cheveux de feuillage
Le lavoir est endormi derrière des roseaux
Des triangles d’oiseux volent dans un ciel doré
Les nuages sont d’or brun
Les minutes sont longues et la mémoire est brève
Je quitte ce village
En laissant sur le chemin des miettes de mes rêves

RG 20

Ami ancien que fais-tu des pommes ?
Des arbres qui s’écroulent sous ces fruits ?
Le parfum du cidre dépasse la saison
Le soir soupire
La dentelle des femmes brode l’horizon
Village ancien que fais-tu des heures ?
Des souvenirs dormant dans les demeures ?
N’oublie rien dans le temps
Sais-tu qu’un parfum de paradis terrestre
Rode auprès de chaque pommier ?

RG 19

La cloche sonne l’eau fraiche
Le matin velouté comme une peau de pêche
Les frissons de rêve
Les sanglots des âmes
Au village tout semble possible dans l’air tendre
Chaque maison a une échelle
La rivière a ses sarcelles
Le pigeon revient sans avoir fui
Le loup tend le ruisseau à l’agneau

RG 18

Les clochettes bleues tintent à la brise
Les bouvreuils et les mésanges les entendent
Elles sonnent au souffle des zéphyrs
Pour les fleurs les herbes les oiseaux
Dès qu’une pâquerette nait
On la baptise de rosée
Le soleil est un bon parrain
Les clochettes font grand bruit
Pour un mariage de la rose ou de la fourmi
Pour la procession des chenilles dévotes
Les mantes s’agenouillentL
La passiflore donne son coeur au vent du soir
L’étoile du berger ramène les agneaux
La framboise la fraise la cerise
Célèbrent les noces de la chaleur diurne
Et de la fraicheur nocturne
Les lucioles font de même
Vivent les clochettes bleues !

Haïku

Travail des champs
Le nuage qui ne bougeait jamais
S’en est allé

Est-ce bien la colline que tu cites ?
Est-ce pour le printemps
Qu’elle se perd dans la lune ?

Je suis un voyageur
Le paysan aussi
Qui va et qui vient

AP 20

Je vais avec les autres
La voisine est bien coiffée
Les filles ne sont pas du gibier
Je ne m’abaisse pas sur le malheur des mendiants
Loin bien loin les peuples s’assomment
Chez nous tout est en ordre
Filles entourées de murs et de tours
Parées d’attraits et d’atours
Les soldats s’élancent pour la fête comme pour le combat
Mes regards sont glacés et impuissants
Partout règne l’illusion de la vie
La foule se précipite
Sur le fleuve les barques sont joyeuses et bariolées
Petits et grands sautent gaiement
Ici je me sens humain
Ici je veux l’être