WS 150 **

De quelle puissance tiens-tu ce pouvoir extrême
De régner sur mon coeur même par tes défauts
Qui me fait démentir le simple aveu de mes yeux
Et jurer que le soleil ne rend pas le jour meilleur
D’où tiens-tu cette grâce en ta bassesse
Pour que se trouve même dans le rebut de tes actions
Une grande force une adresse sure
Que le mieux à mon sens est de céder au pire
Ce qui apprit à te faire adorer et plus encore
Je l’entends et te déteste d’autant
Bien que j’aime chez toi ce que d’autres abhorrent
Tu ne dois pas pour autant m’abhorrer avec eux
Si ton indignité fit naître l’amour en moi
D’autant plus digne suis-je d’être aimé de toi

WS 149 **

Cruelle peux-tu dénier que je t’aime
Lorsque je prends parti contre moi avec toi
Est-ce penser à toi que m’oublier moi-même
o tyran absolu par seul amour de toi
Qui te hait que j’appelle du nom de mon ami
Qui te voit sans plaisir alors que je te comble d’égards
N’est-ce pas sur moi que je viens me venger
Lorsque tu m’es cruelle en pleurant sans retard sans égards
Quel mérite m’attribué-je qui me permet de tenir ton service à mépris
Quand je vénère du meilleur de moi le meilleur de tes défauts
Et me laisse régir par le mouvement de tes yeux
Hais moi amour maintenant je te connais
Tu aimes les clairvoyants et je suis aveugle

WS 148 **

Hélas ! L’amour m’a mis en tête des yeux
Sans rapport avec le réel qu’ils sont censés voir
Ou bien où est mon jugement
Qui jugeant qu’ils voient à juste raison se fourvoie
Si est beau l’objet qui ravit mes yeux trompeurs
Qu’a donc le monde entier qui lui dénie la moindre beauté
S’il se trompe alors l’amour montre bien
Que l’oeil de l’amour n’est pas aussi fiable que celui des hommes
Tourmenté comme il l’est par les veilles et les pleurs
Las comment l’oeil d’amour peut-il encore être sincère
Ce n’est pas merveille alors que mon oeil fasse erreur
Le soleil lui-même est aveugle si le ciel ne s’éclaire
Mon perfide amour tu aveugles de larmes mes yeux
Qui pourrait voyants trouver le crime dans tes charmes

WS 147 **

Mon amour est semblable à la fièvre
Qui nourrit le mal et prolonge le temps
Paissant ce qui entretient la maladie
Flattant l’appétit malade et incertain
Fâché de me voir suivre son ordonnance
Le médecin de l’amour ma raison m’a quitté
Et maintenant je comprends dans mon désespoir
Que ce désir est mort qui ne veut pas se soigner
Je suis incurable et la raison n’en a cure
Mon tracas infini me rend fou à lier
J’ai pensers et discours que les fous
Loin de toute vérité ont exprimés au hasard
Je t’ai jurée belle et claire Tu as pu le croire
Toi sombre comme l’enfer noire comme la nuit

WS 154 bis

Le petit dieu de l’amour gisant endormi
Avait déposé à son côté sa torche qui enflamme les coeurs
De nombreuses nymphes qui avaient juré de rester chastes
Accoururent le pied léger ; mais dans sa main de jeune fille
La participante la plus volontaire ramassa le feu
Que des légions de coeurs sincères avaient réchauffé
Et ainsi le général du chaud désir
Dormait près de la main désarmée d’une vierge.
La torche qu’elle trempait dans un froid puits voisin
Qui au feu d’amour emprunta une chaleur perpétuelle
Et devint un bain salubre et un remède sain
Pour les individus malades mais moi serviteur de ma belle
Je suis ici pour recevoir des soins Par là même je prouve
Que le feu de l’amour chauffe l’eau que l’eau ne refroidit pas l’amour

WS 153 bis

Cupidon déposa sa torche et s’endormit
Un suivante de Diane découvrit l’aubaine
Et son brandon d’amour s’éteignit vivement
Dans une froide vallée, fontaine de cet endroit
Il emprunta à ce sacré feu de l’amour
Une chaleur vivante sans date durable
Qui devint bain bouillant censé se montrer
Contre d’étranges maladies un remède souverain
Mais le brandon d’amour se ralluma à l ‘oeil de ma maitresse
Le garçon pour les besoins du jugement devrait toucher ma poitrine
Moi malade de partout je désirais l’aide du bain
Je m’y hâtai hôte triste et désemparé
Je n’y trouvai pas de soins ; le bain pour me soigner
Se trouve là où Cupidon obtint un feu nouveau : les yeux de ma maitresse

WS 152 bis

En t’aimant tu sais que je suis parjure
Mais tu t’es parjuré deux fois en me jurant de m’aimer
Tu as brisé en acte le voeu de ton lit et déchiré la nouvelle foi
En faisant voeu de nouvelle haine après l’amour nouveau
Je t’accuse d’avoir brisé deux engagements sacrés
Quand moi j’en ai trahi vingt ! Je me suis le plus parjuré
Car mes voeux sont serment de te desservir,
Toute mon honnête foi s’est perdue en toi.
J’ai juré de profonds serments sur ta gentillesse profonde
Sur ton amour, ta vérité, ta constance
Pour t’illuminer j’ai amené mes yeux à l’aveuglement
Ou je les ai faits jurer contre leur évidence
Je t’ai juré bonne foi – l’oeil qui se parjure le plus
Jure contre la vérité un parjure pire

WS 151 bis

L’amour trop jeune n’est pas conscient
On ne peut nier que l’amour nait de l’absence de conscience
Mais qui ne connait pas la conscience est né de l’amour
Charmant tricheur n’insiste pas sur mes fautes
De peur que ta douceur ne s’en porte coupable
Toi me trahissant je trahis le plus noble en moi
Pour le plus grossier de moi même
Mon âme affirme à mon corps qu’il peut triompher dans l’amour
La chair ne nécessite pas de raison supplémentaire
Mais par ton nom te désigne comme son prix triomphant
Fier de cette fierté il se contente d’être ton pauvre
Debout quand les affaires vont bien, sinon tombant à tes côtés
Par manque de conscience j’appelle
« Amour » ce qui m’élève et me fait tomber

WS 150 bis

O de quel pouvoir tires-tu cette force puissante
Pour gouverner mon coeur avec insuffisance
Pour m’obliger à mentir face à ma vraie vision
Et à jurer que la brillance ne rend pas grâce au jour ?
D’où provient cette évolution malsaine des choses
Dans le refus de tes actes
Il y a une telle force ainsi que la garantie d’un savoir-faire
Que dans mon esprit le pire excède de toutes parts le meilleur ?
Qui t’a enseigné comment me faire t’aimer davantage
Alors que j’entends et vois la juste cause de la haine ?
O quoique j’aime ce que les autres abhorrent
Tu ne devrais pas abhorrer ma condition avec les autres
Si ton manque de dignité éveilla l’amour en moi,
Plus digne je suis d’être aimé par toi

WS 149 bis

Tu ne peux pas cruel prétendre que je ne t’aime pas
Quand je te partage contre moi-même ?
Je ne pense pas à toi quand j’ai tout oublié
En dépit de moi-même petit tyran pour ton bien ?
Qui hais-tu que j’appelle mon ami ?
Sur qui fronces-tu le sourcil qui m’abrite doucement ?
Si tu te moques de moi je prends la vengeance sur moi
Avec un remords perpétuel
Quel mérite je respecte en moi-même
Qui est assez fier pour mépriser ton service,
Quand le meilleur de moi adore ton défaut
Commandé par le mouvement de tes yeux ?
Amour haïs donc ; car maintenant je connais ton esprit
Ceux qui peuvent voir que tu aimes et moi je suis aveugle