C’est à peine pécher qu’aimer la coupe empoisonnée
Et la boire en premier
Mon esprit couronné par vous
Est infecté par le mal des rois
Mon oeil parle vrai parce que votre amour
Lui a appris l’alchimie qui fait des monstres
Des chérubins à votre ressemblance
Créant vite à partir du pire une perfection
Mon grand esprit la boit royalement
Mon oeil prépare la coupe pour son palais
La coupe de la flatterie le vice royal
WS 114
Ou si mon esprit, couronné avec vous,
A bu le mal des rois, la flatterie,
Ou si je dis que mon oeil parle vrai,
Et que votre amour lui a enseigné l’alchimie,
Qui fait des monstres et de choses indigestes
De véritables chérubins qui ont votre ressemblance,
Créant du mauvais une perfection
Aussi vite que les objets à ses rayons s’assemblent ?
O c’est la première cette flatterie à ma vue
Et mon grand esprit la boit royalement.
Mon oeil sait bien ce qui est à son goût
Et pour son palais prépare la coupe.
Si elle est empoisonnée c’est un moindre péché
Que mon oeil l ‘aime et boive en premier.
WS 113 **
Loin de vous mon oeil se replie en mon esprit
Et ce par quoi mes pas sont guidés ici et là
Partage son service en partie aveuglé
Et quoi qu’il paraisse voir c’est partiellement éteint
Il ne transmet pas au coeur les images
Les formes oiseaux ou fleurs qu’il peut saisir
L’esprit ne compte pour rien dans ses objets changeants
Il ne peut rien retenir dans sa vision
La vue la plus tendre ou bien la plus vulgaire
La grâce la plus pénétrante ou l’être le plus laid
La montagne, la mer, la nuit, la lumière,
Colombe ou corbeau, tout emprunte vos traits :
Incapable, rempli de vous,
Mon fidèle esprit rend infidèle
WS 113 ter
Depuis que vous me laissâtes mon oeil s’occupe de tout
Il me guide pour ma promenade
Il est pourtant aveugle
De fait il est hors jeu
Il ne donne plus aucune forme au coeur
A l’oiseau ou la fleur au modèle qui lui manque
Dans ces visions l’esprit n’a aucun rôle
Dans la sienne il ne retient rien
NI de laid ni de joli
Ni montagne, ni mer, ni jour, ni nuit,
Ni corbeau ni tourterelle
Il sculpte tout en s’inspirant de vous
Incapable excédé par vous
Le plus vrai de mon esprit est le plus faux
WS 113 bis
Incapable, excédé,
Mon fidèle esprit a rendu mon oeil infidèle
L’oeil obsède mon esprit
Et ce qui me conduit ici et ailleurs
Est en partie aveugle
De fait est hors jeu
Il ne forme pas de coeur
D’oiseau de fleur
Ni un modèle manquant
L’esprit ne joue plus de rôle
Sa vision ne tient pas ce qu’il attrape
S’il voit le plus disgracieux ou le plus charmant
Le plus doux ou le plus monstrueux
La montagne, la mer, le jour, la nuit,
Le corbeau, la tourterelle, il sculpte tout à vos traits.
WS 113
Depuis que je vous ai laissé mon oeil occupe mon esprit,
Et ce qui me gouverne pour me promener
Partage sa fonction et est partiellement aveugle,
Semble voir mais de fait est hors jeu ;
Car il ne délivre aucune forme au coeur
D’oiseau de fleur ou un modèle dont ll manque.
Dans ces objets rapides l’esprit ne joue aucun rôle,
Ni sa propre vision ne tient ce qu’il attrape ;
Car s’il voit le spectacle le plus désagréable ou le plus charmant,
La plus douce faveur ou la créature la plus difforme,
La montagne ou la mer, le jour ou la nuit,
Le corbeau ou la colombe, il les sculpte à vos traits.
Incapable de plus, gorgé de vous,
Mon esprit le plus fidèle rend mon oeil infidèle.
WS 112 *****
Les sonnets sont comme des tortillons qui égarent le lecteur et encore plus le traducteur
Le stratagème de Shakespeare ( WS ) oblige à s’évader de la traduction littérale à certains moments
L’étendue du vocabulaire de WS est prodigieuse, beaucoup plus que dans la langue ordinaire aux deux racines, germanique et latine
Admirons une fois de plus la façon dont le Barde joue du tutoiement ( « thou » ) et du vouvoiement ( « you » ), un peu comme en français moderne.
Le mystère shakespearien tient aussi à la réintroduction clandestine du concret, par exemple l’amant ( probablement un acteur ? ) sous la poétique maniérée, mais la beauté ne s’oublie jamais *
* Le whigt que nous avons rencontré est peut-être bien weight, c’est-à -dire poids.
WS 112 **
Ta pitié ton amour annulent à mon front
L’empreinte détestable du vulgaire scandale
Peu m’importe qui me dit bon ou mauvais
Tu surplombes mes torts tu tolères mes vertus
Tu est mon tout au monde En ta bouche
Je dois trouver et l’éloge et le blâme
Je n’existe pour aucun et nul autre pour moi
Je change en bien ou mal la trempe de mon coeur
Je jette tout souci en l’abysse si grand
Le jugement d’autrui ou de vipère
Je suis sourd aux censeurs et aux flatteurs
Apprends les raisons de mon insouciance
Tu es si fort enraciné dans mon esprit
Que, sans toi, l’univers me semble mort
WS 112 ter
Vous êtes amour vous êtes pitié
Vous effacez mon scandale
Vous me traitez comme vous voulez
Vous êtes le tout de mon monde
Je ne connais hontes et leur contraire que dans votre langue
Il n’y a rien d’autre pour moi
Mes sens sont bien trempés
Mes changements tombent dans l’abîme
Y compris la langue de vipère
Critique et flatterie sont stoppées
Je vous dispense de ma négligence
Je vous mets si haut dans mes prévisions
Que le monde à vos côtés
En parait mort
WS 112 bis
Vous êtes si prévisible
Que le monde d’à côté parait mort
Votre amour sature l’impression
Qu’un vulgaire scandale m’imprima
Vous me traitez bien ou mal
A votre gré
Vous êtes tout mon monde
Je dois le connaître dans votre langue
Dans cet abysse si profond
Il y a d’autres langues que celle de la vipère
Car la critique et la flatterie sont bloquées
Je me dispense de ma négligence