WS 102

Mon amour est renforcé, bien que plus faible en apparence.
Je n’aime pas moins quoique le spectacle soit moindre.
Cet amour-là est marchandise dont la riche estimation
Est publiée partout par la langue du propriétaire.
Notre amour était nouveau et encore dans son printemps
Quand je pris l’habitude de le saluer par mes lais,
Comme Philomèle chante au front de l’été,
Et arrête le pipeau dans les jours mûrissants –
Non que l’été soit moins plaisant maintenant
Que ses hymnes endeuillés font taire la nuit,
Mais cette musique sauvage pèse sur chaque buisson,
Et l’abus des douceurs rendues communes perd leur cher délice.
Donc comme ça parfois je tiens ma langue
Car je ne voudrais pas vous ennuyer avec ma chanson.

WS 101 **

Muse errante comment faire amende
D’avoir négligé le vrai tout empreint de beauté ?
Le vrai dépend du beau
Les deux dépendent de mon amour
De là provient ta dignité
Le vrai n’a besoin que de sa propre couleur
La beauté se révèle sans l’aide d’un pinceau
Le parfait est parfait sans mélange
Muse fautive, il n’a pas besoin d’éloge
Est-ce une excuse à son silence ?
Il ne tient qu’à toi qu’il survive à un sépulcre d’or
Et qu’il soit célébré de temps point nés encore
Muse défaite, fais encore ton devoir
Qu’il se montre plus tard tel qu’ores il parait

WS 101 ter

Muse véritable
D’où vient ta négligence ?
Mon amour est vérité et beauté
Les deux ne se dissocient pas
Si tu fais de même tu grandis en dignité
Réponds muse dégénérée
La vérité n’a besoin que d’elle-même
La beauté a besoin de la vérité
Il vaut mieux les mélanger
Sans plus nécessiter de compliment
Surtout de la part d’un tel benêt
Le silence dépend de toi
Il est inexcusable
Survis à ta tombe dorée
Tu seras félicité par les âges à venir
Fais ton office muse inaltérable :
Comment faire pour durer ?

WS 101 bis

Muse, fais ton office : je te demande qu’il dure longtemps
O muse véridique quelle sera l’amende
Pour ta négligence ?
Vérité et beauté de moi dépendent
En m’imitant tu te pourvois en dignité
Réponds muse si tu le peux
La vérité n’a besoin que d’une seule couleur, la sienne
La beauté n’a besoin d’aucun instrument
Pour se révéler
Pour le meilleur faut-il se mélanger ?
On n’a pas besoin des compliments d’un dégénéré
N’excuse pas le silence s’il ne t’est pas dû
Survis à ta tombe dorée
Pour être glorieux dans les siècles à venir
Muse alarmiste ; comment faire long ?

WS 101

O muse véridique, que sera ton amende
Pour ta négligence de la vérité teintée de beauté ?
Les deux vérité et beauté dépendent de mon amour ;
Ainsi fais-tu aussi et par là tu te pourvois en dignité.
Réponds, muse. Ne répondras tu pas
« La vérité n’a pas besoin d’autre couleur que celle qu’elle s’est fixée,
La beauté n’a pas besoin d’un crayon pour se révéler,
Mais le mieux est-il tel s’il n’est jamais mélangé ?
Parce qu’il n’a pas besoin de compliment de la part de quelqu’un d’aussi limité ?
N’excuse pas le silence car il repose en toi
Pour surpasser une tombe dorée,
Et pour être félicité par les âges à venir.
Donc fais ton boulot, muse : Je t’enseigne
Comment faire pour qu’il semble long depuis qu’il se montre.

WS 100 *****

J’offre Shakespeare à qui le veut, le Barde, le maître de l’écriture occidentale.
Il ne s’agit ici que de l’auteur de 154 sonnets. Pourtant chaque poème est une tragédie miniature, opposant destin et éléments premiers.
Le principal protagoniste est la beauté, la beauté principe actif, fondamental, nécessaire.
Le mystère de la beauté est que tout fait partie de ses combats. Shakespeare, poète lyrique, ne croit pas nécessaire de préciser davantage les personnages du drame, contrairement au Shakespeare dramaturge.
Notre Shakespeare des sonnets est étrange. Il dit presque tout en ne disant presque rien.
C’est l’énigme qui est la clef de l’énigme.
Derrière les portes de la réalité il n’y a que la réalité.

P.S. : Je me permets désormais d’ajouter parfois un mot au texte shakespearien. Shakespeare ou la politesse de l’espoir. Un espoir désespéré…

2° P.S. : Shakespeare, dans ces « sonnets », est un maître du jeu entre le « vous » et le « tu », le vouvoiement et le tutoiement. J’aime que la langue française ait conservé cette richesse.

3° P.S. : Donc je publie la version initiale de ma traduction, puis deux variations, au sens musical, de cette traduction ( bis et ter ), enfin ( ** ) une adaptation de la traduction « Fuzier »…

WS 100 **

Muse errante, errante muse,
Comment justifier que tu négliges le vrai
Pourtant empreint de ta beauté ?
Tu refuses de parler de la source de ta valeur
Uses-tu ta fureur à des chants sans prestige
Ternissant ton éclat pour rehausser le leur ?
Muse oublieuse, oublieuse muse,
Rachète les jours vainement perdus
Chante tes chers poèmes à qui veut les entendre
Ils fournissent à ta plume art et thème
Muse oisive, oisive muse,
Regarde si l’âge a creusé quelque pli
Au front de mon amour
S’il l’a fait flétris les ravages du temps
Que ta satire les stigmatise en tous lieux en tous temps !
Le temps ronge nos vies ; précipite son renom
Pour préserver mon amour de sa faux recourbée

WS 100 ter

Où es-tu, muse ?
Parles-tu de ta puissance ?
Comment passes-tu ta fureur ?
Tu obscurcis ton pouvoir
Reviens, muse amnésique !
Par les nombres
Tu chantes pour l’oreille fine
Fond et forme
Lève-toi, muses apathique,
Regarde la face défigurée
Par les rides du souci
Satire du destin
Mépris des dépouilles temporelles
Sois plus rapide à donner le renom
Que le temps à détruire la vie
Avec sa faux recourbée

WS 100 bis

Donne la renommée à mon amour plus vite que le temps n’abîme la vie
Ainsi tu préviens la faux recourbée
Où es-tu, muse, que tu oublies si longtemps
De parler de ta puissance ?
Passes-tu ta fureur sur une chanson sans valeur,
Obscurcissant ton pouvoir sur des sujets sans intérêt ?
Reviens, muse oublieuse, et rachète
Grâce aux nombres un temps dépensé paresseusement ?
Chante pour l’oreille qui estime ta poésie
Donne à ta plume l’art et le sujet
Lève-toi, muse au repos, et surveille le visage de l’amour
Des fois que le temps y aurait gravé une ride.
Si tel est le cas, sois une satire de la décadence
Et que les dépouilles du temps soient méprisées
Donne le prestige de mon amour plus rapidement que le temps ne pollue la vie
Ainsi tu arrêtes la faux et son couteau recourbé

WS 100

Où es-tu, muse, que tu oublies si longtemps
De parler de ce qui te donne toute ta puissance ?
Passes-tu ta fureur sur une chanson sans valeur
Assombrissant ton pouvoir pour prêter de la lumière à de bas sujets ?
Reviens, muse oublieuse, et rachète bien
Par les nombres gentils un temps dépensé si paresseusement ;
Chante pour l’oreille qui estime tes lais*
Et donne à ta plume et l’habileté et la matière.
Lève-toi, muse au repos, inspecte la douce face de mon amour
Pour savoir si le temps y a creusé un pli.
Si oui, sois une satire du déclin
Et fais que les dépouilles du temps soient partout méprisées.
Donne à mon amour la renommée plus vite que le temps ne gâche la vie ;
Ainsi tu préviens sa faux et son couteau recourbé.

* Les lais, genre poétique médiéval