L’acier des armes étincelle
Le noir coursier magnifique
Se présente en face des cuirassiers
Les trompettes et les tambours ébranlent le ciel
La sombre cavalerie s’ébranle sabre au vent
Rang après rang l’infanterie ennemie s’effondre
L’enfant-géant éclate de rire
Une fois de plus il a remporté la bataille
Il court joyeux vers les bras de sa mère
Il est sûr de gagner la guerre
BLL35
En mer je ne m’abimerai jamais
La mer ne sera pas mon linceul
Elle a été mon berceau
Je nage comme un poisson-démon
Je marche comme un bernard-l’ermite
En parcourant les terres connues
On découvre l’inconnu
La mer reste la belle inconnue
Même pour moi qu’elle a nourri de son sein
Elle n’est pas une marâtre
Sauf pour ceux nombreux
Auxquels elle n’a donné ni naissance
Ni connaissance
Moralité : Laisse-toi glisser
Sur les doigts soyeux du destin
Qui n’existe pas
Qui n’a pas les doigts soyeux
BLL34
Un homme crie dans le désert
Personne n’est là pour l’écouter
Par définition
La définition est ce qui importe
C’est la poésie qui donne les définitions
Par exemple la religion unit et relie
L’esprit anti-poétique fait que la religion divise et sépare
La poésie fait corps avec son contraire
C’est à cette condition qu’elle est universelle
Les humains se ressemblent par leur corps
Se séparent par leur esprit
Se réunissent par un surplus d’esprit, la poésie
La poésie faite d’anti-poésie s’adapte à toutes les faiblesses
BLL33
L’antique malheur parvenu aux arbres très noirs
Aperçut la pierre
Qui retient la jeune femme à laquelle tous pensent
Héritière des fleurs et des baies rouges
Elle doit sortir aujourd’hui Personne n’y croit
La jeune femme ouvre un livre Elle le repousse immédiatement
Il est écrit trop petit
Le livre couvert de mousse coiffé de pierre
Se révolte et s’enfuit
Un arbre très noir court après lui
Cette histoire n’est pas claire
BLL32
J’ai visité une petite imprimerie
Tout était semblable et tout était différent
L’homme-dragon posté à l’entrée me dit d’un ton grave que, si la bêtise humaine disparaissait, l’intelligence ferait de même
Au premier rayon une femme-vipère, vêtue de pierreries, me regarda passer avec mépris
Au deuxième rayon un homme-aigle me conseilla d’aller plus loin dans la librairie constituée grâce au travail des imprimeurs-fourmis
Au troisième rayon une femme-lionne me proposa des bandes dessinées effrayantes d’aspect
Au quatrième rayon des formes sans nom rangeaient des livres sans nom
Au cinquième rayon des hommes-livres se rangeaient eux-mêmes dans de gigantesques bibliothèques
Je comptais dévorer l’un de ces livres quand celui qu’on appelle le dévorateur surgit et dit : « Pas touche, bébé. Moi seul ai droit aux jolis hommes-livres »
Il était suivi d’un curieux personnage qui se présenta comme étant l’Auteur, créateur des hommes-livres. Il me demanda si je voulais être moi-aussi un homme-livre. Sans réfléchir je répondis d’une voix faible : « Oui »
Depuis lors je suis un homme-libre dans la bibliothèque universelle en attente d’être lu…
BLL31
Les perceptions humaines sont moins limitées qu’elles ne paraissent
Il existe bien des choses au delà de nos perceptions et de nos pensées : l’univers
La raison, rationalisation de ce qui existe et que nous percevons, évolue sans cesse au fur et à mesure que nous avons davantage d’expérience
Ces propositions se perdent
Il est à craindre que le cercle monotone de la philosophie ne devienne un mécanisme aux rouages compliqués
Trop d’humains ne se satisfont de rien
il n’est pas sûr que tout satisfasse l’humain
Certains préfèrent rien
Le désespoir est l’impuissance du désir
Celui qui voit l’infini se voit lui-même
Celui qui ne voit que la rationalisation des choses ne voit qu’une partie de lui-même
BLL30
Ce qui est grand est rare
Ce qui est rare effraie
Une vision double
M’accompagne à jamais
Il m’arrive parfois
D’avoir un troisième oeil
Mon oeil de dedans
Vieillard aux cheveux gris
Qui voit le chardon sur le bord du chemin
Apprenti charpentier
Qui apprécie le grain du bois
Criminel né
Qui choisit l’innocence
Sans poésie sans esprit poétique
L’esprit philosophique
Décrirait sans gêne
Le même cercle monotone
BLL29
Le faux amour ne cherche
Qu’à se plaire à lui-même
Il construit parfois un enfer
On en vient à croire ce mensonge
Né dans la nuit pour périr dans la nuit
Le soleil glisse en vêtements de gloire
Au dessus de l’or qu’accumulent les avares
L’oiseau de mer se protège
Contre les rafales de l’hiver
Avec les rafales de l’hiver
Le serpent dans la terre
Se vêt de pierreries
Nous ne luttons pas contre le sang
Et la chair
BLL28
Le diable est notre double
L’ange n’existe pas
Dans le plus sombre des fantasmes
Le nigaud a tué un inconnu sans le vouloir
Il a tué sa femme sans le vouloir
Aujourd’hui il se branle
En la pensant
Elle ne revient pas
Il a un peu de fric
Il rêve d’un pays lointain
Il n’a pas connaissance d’un moyen de salut
Il n’y a pas de destin
Il est libre ce type
Pour autant qu’un humain soit libre
BLL27
En dessous des sombres rocs
Un être solitaire dans l’immensité
Entend la trompette stridente
Les nuées les ténèbres les eaux sauvages
S’assemblent et se séparent par myriades
L’être solitaire s’exprime
Dans un langage étrange :
« J’ai cherché une joie sans douleur
J’ai combattu le feu en me consumant
J’ai craint le vide sombre profond
Dans ma vacuité intérieure
Rien n’est Rien n’existe
Je me suis élevé sur les eaux
Des fleuves énormes
Ils m’ont jeté sur la plage
De mes premiers désirs
De mes premières angoisses
La plage de mon enfance »