E.P.O.20

Pas de traineau sans clochettes
Leur mélodie est gaieté
Dans le crépuscule glacial
La mélodie des minuscules étoiles
Est un plaisir de cristal
Voici que les cloches de bronze
De l’église voisine
Se mêlent au concert
En majorité muet
Ma voix grave
Résonne en vain
Dans la prairie blondasse
Du fond de l’air
Resurgit dans son flux et son reflux
L’épouvante des origines
Le va-et-vient du péril
M’est indifférent
J’ai le sentiment
Que d’autres cloches sonnent
Cloches de fer
Venues du monde entier
Elles appellent au ressentiment
A la vengeance
Cette triste engeance
Se croit porteuse
D’une pensée solennelle
Mais laquelle ?
Laquelle ?
Laquelle ?

En vieille schnockerie

Je suis vieux Chaque jour est un pas vers la mort
Chaque jour est un pas de plus dans la vie
J’ai du mal à marcher Je grince de partout
Je ne peux plus guère écrire que deux ou trois heures par jour
Mes amis ont presque tous disparu
Sans Régine je serais bien seul
Je suis content de mes textes même s’ils n’ont pas grand succès
Je me contente de mon sort
Je suis même heureux quand l’amie ne se moque pas de moi

E.P.O.19

La splendeur sibylline rayonne doucement
Espérance et beauté se marient cette nuit
Nous nous fions sans crainte à cette lumière
Je lui donne sur la bouche un baiser
La ravissant ainsi à son scrupule à sa mélancolie
Sur la porte d’un sépulcre pleurait un nom
Le mien
L’amie voulut entrer
Je refusai tout net
« Il y a des choses que je préfère
Ne pas connaître »
Mon coeur se fit de cendre
Je chancelai sur le chemin
Soutenu par l’amie
Nous dîmes tous deux :
« Les goules ne sont pas pitoyables
Elles ne sont pas compatissantes
Elles tendent des pièges mortels »
Le secret de la vie est d’éviter la mort

E.P.O.18

Notre entretien avait été grave et sincère
Nos pensées étaient paralysées mornes
Alors que la nuit vieillissait
Puis une vague lueur liquide
Surgit doucement au bout du chemin
Le jour nous montra ses yeux brillants
Tu fus prise d’une brusque terreur
Laissant tes magnifiques plumes
Trainer dans la poussière
Je t’ai dit que nous étions dans un songe
Je te pris par la main sous la tremblante lumière
Qui triomphait de la nuit
Tu montras le soleil en criant :
« Le jour est la victoire de la nuit »
Tu montras les ombres débutantes :
« Voilà la véritable nuit »
Je pris mon âme dans mes bras
Et essuyai ses larmes
Mon esprit reprit enfin la parole :
« Le soleil crée l’ombre
En rencontrant un obstacle opaque
Le soleil est le contraire de la nuit »
Mon âme dédaigneuse
S’envola vers le ciel
D’en haut elle cria : « Il y a de la nuit dans la lumière
Le soleil est un serpent noir et jaune
Le sceptre du serpent roi
Est couleur d’ébène et d’or
Dans un perpétuel mouvement
Le soleil est feu
La principe est le Feu »
Mon âme se précipita dans le soleil
Ses derniers mots furent : « Je suis un phénix »

E.P.O.17

Je n’ai jamais eu d’âne et je le regrette
Je n’ai jamais eu de lion non plus
C’est dire que ma vie parait triste et monotone
Sauf qu’elle est amusée par ma tendre bien-aimée
Elle est plaisante et amusante et serviable en plus
Les cieux seraient de cendres
Les frondaisons périssantes et mornes
Elle égayerait toute ma journée
Mon coeur est volcanique
Je me sens titanesque
Je suis une turbulente lave qui roule
Un entretien sincère et grave ne suffit pas à m’apaiser
Mais je l’apprécie à sa juste valeur
Sous le croissant à double corne
De la lune trop pale pour elle
Les yeux lumineux de mon amie éclairent la nuit
Nous sommes tous différents
J’apprécie à temps cette différence juste à temps
Mon amie a toujours raison presque toujours
Moi j’ai toujours tort presque toujours
C’est ce que j’appelle un équilibre
Conclusion : pour être parfait
Un être humain doit avoir des défauts
Mon amie et mon âme sont espiègles

E.P.O.16

L’amour et la haine sont les fondateurs
L’amour a la préséance
Mais la haine est nécessaire
Pour créer la différence
Un pic-vert s’est invité chez moi
Et ne m’a plus quitté
En dépit de mes efforts pour m’en séparer
Ils est sévère et strict
N’induit pas la moindre fantaisie
Il tapote volontiers sur un morceau de bois
Il a entamé déjà ma bibliothèque
J’ai oublié de vous dire qu’il est vert tout vert
Il chante quelque chose en latin
Il ne dit que les mots « Jamais plus »
Ses yeux rouges me vrillent la tête
Cet augural oiseau du temps jadis
Ce gauche lourd sinistre vert
Maigre oiseau du temps jadis
Comprend-il le moins du monde
Son expression « Jamais plus » ?
Comprend-il ses quelques mots de latin
Que je n’arrive pas à saisir ?
L’écureuil arrive par hasard
En coup de vent
Il glapit : « Memento mori »
Traduit à sa façon :
« Souviens-toi de mourir
Vieux mec »
il mange quelques noisettes comme d’habitude
Et disparait
Je regarde l’oiseau son oeil rouge diabolique
« Non, je ne serai pas un démon qui rêve »
Je me précipite vers le pic-vert qui m’énerve
Il s’envole se perche ailleurs et dit :
« Jamais plus »

E.P.O.15

Par un minuit morne je m’endormais
Sur un vieux livre ouvert
Porteur d’un savoir oublié
J’entendis un tapotement à la fenêtre
Nous étions prisonniers d’un décembre glacial
Les derniers tisons façonnaient leur image
J’avais demandé en vain à mes livres
L’oubli de mes chagrins
Surtout celui d’avoir perdu l’âne
Ce rare animal qu’on appelle l’âne
Et qu’ici personne ne nomme plus
Le triste incertain soyeux froissement des rideaux
Ne m’empêcha d’entendre à nouveau le tapotement
Joyeux à la fenêtre
Je l’ouvris toute grande
Je sentis le froid glacial
Je vis la nuit noire
Rien de plus
Je retournai vers ma place
Titubant de sommeil
Quand j’entendis un nouveau tapotement
Léger et doux comme le message d’un oiseau
Je me secouai : « Ce n’est que le vent ! »
« Ayons-en le coeur net ! »
J’ouvris grand la fenêtre
Prêt au froid et au noir
Un écureuil entra sans me saluer
Et grimpa jusqu’en haut de la bibliothèque
Où il se tint immobile sans dire un mot
Je le saluai pour deux
Et décidai de regagner ma couche
Bien allongé j’oubliai l’écureuil
Je rêvais de l’âne
Le lendemain matin l’écureuil avait disparu
L’âne n’avait pas réapparu
Je me dis que les animaux avaient de la chance
Que je les aime bien
Il se pourrait bien qu’un jour je ne les aime plus

E.P.O.14

Au fond de moi le monde est sombre
Près des lacs qui abandonnent
Leurs eaux nostalgiques et froides
A travers les bois noirs et gris
Les marécages lugubres
Pour un coeur où le mal est légion
C’est une calme et consolante région
Pour l’esprit qui aime marcher dans l’ombre
Ce pays est celui de l’aube
D’étranges lumières le parcourent d’abord
Puis un coin de ciel bleu teinté de rouge
Se lève salué par de nombreux oiseaux
Esprit et coeur se réconcilient
Au service de l’âme
Qui toujours veut le bien
A condition qu’il fasse jour

E.P.O.13

Notre histoire est aussi celle du massacre
Des déesses-mères
Plus d’Ishtar d’Astarté de Cybèle de Tanit
Non qu’elles aient été tendres
Leur cruauté mérite autant que leur fécondité
Une gloire éternelle
Je connais une contrée abandonnée
Où les eaux nostalgiques et froides
Murmurent tout bas le souvenir
De nos belles déesses
Crapauds et salamandres
Leur rendent encore un culte sommaire
Des hommes vêtus de peaux de bêtes
Ne connaissent que la Femme
Pour exalter leur Être
Il dure et perdure l’impérialisme
L’impérialisme du Dieu unique

E.P.O.12

Au fond de notre pays
Git une route solitaire
La Nuit sur son trône noir
Régne sur ces terres extrêmes
Hors de l’espace et hors du temps
Le voyageur égaré rencontre ses souvenirs en deuil
Formes indistinctes sour leur blanc linceul
Qui tremblent et qui soupirent
Par l’agonie rendus aux éléments premiers
Le jour rend le pays à la vie
Tout chante tout bruisse tout crisse
On ne voit toujours pas les éléments premiers
J’ai beaucoup erré dans ce genre de contrée
De nuit comme de jour
J’en reviens aujourd’hui comme si j’avais passé ma vie
Dans des paysages de brume