J’étais seul au théâtre
Mon amie était endormie
La passion amoureuse est exagérée
Elle suscite malgré elle le dépit
Le dépit amoureux
Je préférais cependant que mon amoureuse
N’ait pas vu le Ver facétieux
La pourriture lui fait horreur
Mon rêve a ses limites
En tant que rêve dans le rêve
J’ai droit à plusieurs cauchemars
Je ne mens pas quand je n’en cite qu’un
Le théâtre exprime bien le rêve
Hors de l’espace hors du temps
Tout en étant l’art de l’Espace- Temps
E.P.O.10
Je suis seul dans mon rêve
Je suis un rêve dans un rêve
Seul
Je n’ai jamais habité la Ville dans la mer
J’aime une dormeuse
Une ronfleuse
Très agitée le jour
Elle est mon âme de paradis
Je n’ai jamais habité le palais de la Pensée
Je ne sais même plus où il est
On le sait maintenant je suis l’homme
De deux coeurs pour une chaumière
L’autre soir au théâtre
Se jouait un spectacle moderne
A force d’imiter celle des sphères
Sa musique était inaudible
Les mimes mimaient les marionnettes
Les couleurs du décor frôlaient l’horreur
L’intérêt se trouvait dans la petite foule
Qui au pied de la scène imitait en vain les mîmes
Se rassemblant se dissipant revenant
Je me souvenais que le thème était l’épouvante
Mariée à la folie alliée au vice
Quand l’horreur devint réelle sous la forme d’un ver géant
Un ver rouge un ver chinois qui fit fuir les derniers spectateurs
Sur la scène un homme impeccable
Frappa la scène d’un brigadier
Trois fois
Et dit à voix presque basse :
« Nous avons eu l’honneur de vous représenter
Le drame de l’Homme et de son partenaire final
Le Ver victorieux »
E.P.O.9
J’ai beaucoup de défauts
Et quelques qualités
Je ne suis pas négatif
Je ne veux pas l’être
La paresse est ma tare
J’ai de plus dessus le coeur
Une première plaque de marbre
Pour me protéger des angoisses du monde
Je le jure j’ai en moi un palais
Au milieu des domaines de la Pensée
A son faîte dans le très très vieux temps
Ondulaient de brillants oriflammes
Dans le grand vestibule dansaient les esprits
Au son de la lyre et du luth
Sur des airs anciens maniérés et guindés
Le trône restait vide
Les esprits ne furent plus que des échos
Chassés par la brise du château
Nulle aube ne s’est levée
Sur les robes de beauté
N’a empourpré les frontons du triste palais
Une foule pitoyable s’est amassée dans la cour d’honneur
Pour entrer et ruiner
Ce fleuve lugubre n’est pas le mien
Je ne suis pas un désastre
Comme la foule qui rit ne sourit pas
Je n’ai jamais habité le palais de la pensée
Il se dresse inutile au fond de moi
Ma femme et moi sommes
Une chaumière au coin des bois
On y pense aussi bien qu’ailleurs
Du moins je le pense
E.P.O.8
D’aucuns ne voient dans la liberté que son désordre
Il est vrai qu’il est séduisant
Une ile de verdure
Fleurs et fruits de féérie
Tout est mien
Il faut que je pense à payer le loyer
De ma chambre de bonne au 6°étage
L’avenir robuste crie : « Avance ! Avance »
Sur le passé mon âme hésite effarée
Sur ce gouffre obscur
Irrésolue muette
La lumière de ma vie s’éteint-elle ?
L’arbre ne grandira plus qu’a dévasté la foudre
Tous mes jours sont tes extases
Mes songes ne sont que pour toi
Pas si jolie mais mignonne
Petites jambes et petits seins
Pour quelles danses quelles frénésies
Au son de ton éternité
Elle est provisoire peut-être éphémère
C’est l’éternité quand même
Ton éternité vaut ce qu’elle vaut
Mais c’est la mienne
Si tu veux bien
Que chacun sache que l’éternité
A ses règles
A ses lois
E.P.O.7
La liberté pour beaucoup
Signifie faire ce qu’on veut
Pour certains n’importe quoi
La vapeur lente se distille
Assoupie musicale
Le lac goûte un conscient sommeil
La demeure s’enveloppe le sein de brume
La croisée est ouverte
Nous avons plusieurs destinées
Le destin n’existe pas
Contrairement à ce que pense l’inconnue endormie
Toute à son rêve d’amour frénétique
Les zéphyrs se bousculent pour lui rendre service
Ce lit pourrait être plus mélancolique
La pensée pourrait être plus élevée
Avoir le plus grand arbre pour modèle
Il est préférable sans doute
Que la belle reste endormie
Pas si belle que ça
Doit-on souhaiter que la forêt
Lui ménage un caveau ?
Elle n’en ferait plus sortir aucun écho
Sa liberté enfin serait déserte
Les morts ne gémissent pas
Elle ne serait plus prisonnière de son rêve livre
De son rêve ivre de son rêve libre
E.P.O.6
La noble Mort s’est érigée un trône
Et un palais dans l’étrange Ville
A l’Extrême-Occident où le soleil
S’abime tous les jours dans les flots
Il se repose la nuit aux côtés de la mort
La Ville est sous-marine et l’a toujours été
Au milieu des eaux mélancoliques
Seule la lueur livide de la mer
Baigne en silence tours et palais
En s’approchant on pourrait discerner
Des bas-reliefs sculptés
Tours et ombres se confondent
Tout semble suspendu dans les airs
Pas de cimetière en ce désert vitreux
Les tombes sont cachées dans les monuments
Elles gisent grandes-ouvertes
Elles ne contiennent pas de dépouille mortelle
Aucune tache de couleur dans une ville entière
La sérénité en ce lieu est hideuse
Seul un tremblement de terre et de mer
Pourrait un jour affecter sa tranquillité
E.P.O.5
Et si sur la terre habite un esprit
Dont le coeur est un luth
Sur la lune vit un esprit savant
Dont personne ne sait que faire
Sa voix est faible personne ne l’entend
Il est tout rouge énamouré
Il saute à petits pas
Il a une très longue queue
Qui lui sert à attraper de petites proies
Je suis tout près de lui
Je l’entends à peu près
Il me dit de sa voix étrangement criarde
Qu’il chante l’Amour
Que l’Amour est son dieu
Qu’il méprise tout ce qui est
Exempt de passion
Il pense en tant que barde et que sage
Vivre joyeusement et longtemps
Devant lui les étoiles se taisent
Le ciel est son lot
Il méprise la terre
Dépité je le quitte
J’aurais voulu lui dire que j’aime
Notre terre douce amère
Même si nos fleurs ne sont que des fleurs
E.P.O.4
Le flot était tourmenté le rivage sans fin
Les grains d’or glissaient de ma main
L’orbe du soleil roulait
Sur moi misérable
Le ciel était bleu
Sauf la nuée à forme de serpent
Je rêvais de nefs antiques sur la mer embaumée
De toi timide nymphe de ces flots tourmentés
A ooup sûr porteuse de lumière pour le règne animal
Ici où il n’y aura plus ni Bien ni Mal
Même après la fin de ce rêve obscène
Nourri de fausses réminiscences littéraires
Encore n’ai-je pas cité l’onyx
E.P.O.3
Ta beauté n’a pas d’égale
Le sais-tu seulement ?
Ta modestie est supérieure à tout
Elle cache mal l’orgueil
Tu es modeste parce qu’aucun compliment
Ne te convient
Moi l’éternel errant
Sur les mers dépourvues d’espoir
Je ne porte pas comme toi la lumière
A la plus haute fenêtre
Je ne suis même pas la petite statue
Du devoir quotidien
J’exagère à mon habitude
Médiocrement
Un petit oiseau me doit de l’espoir
Je chemine inaperçu à tes côtés
E.P.O.2
Je ne suis pas comme les autres
Je n’ai jamais été comme les autres
Je ne ressemble à personne
C’est ce que me disait une tante
Que je n’aimais guère
Je ne vois les choses comme personne
Mais je me dis que personne ne ressemble à personne
Nous sommes tous différents
Il n’y a pas de vrai sosie
La différence est une grande et vraie richesse
Elle ne m’empêche pas d’aimer ce que tout le monde aime
Mon amie est si différente
Qu’elle est souvent mon contraire
Elle est rapide je suis lent
Elle est active je suis passif
Elle est proche des choses j’en suis éloigné
Elle est une femme je suis un homme
Voilà le mystère humain
Celui de la liberté
Notre liberté
Le premier visage de notre liberté est notre solitude
Pas notre isolement
Nous connaissons beaucoup de monde
Devant ce poème je suis en définitive seul
Je ne sais comment le conclure
Pas sur une énigme dont je n’aurais pas la clé
La montagne est torrent et rubis
L’automne est perles fines et photos en couleurs
Le ciel me frôle, l’impertinent
Ai-je pris d’un démon la forme
Pour que cette maison me regarde entre les arbres ?
L’énigme prend toutes les formes
Même celle de ma petite imagination
L’énigme est partout
Son secret est nulle part