Sur le fabuliste méconnu

Nous en avons terminé avec la publication des fables du fabuliste méconnu, « translatées » par moi, Guy Dhoquois. L’édition utilisée par moi est de 1855. J’en connais une autre de 1865.
Je donnerai bientôt le nom de ce fabuliste estimable, membre, je le rappelle, de l’académie française, témoin engagé du XIX° siècle, de sa vie politique.
Mon travail de « translateur » a été surtout de réduire la taille des fables, aidé en cela par le fait que je ne me suis pas contraint à une versification régulière.
J’ai abandonné les considérations politiques les plus liées à l’époque.
J’ai choisi une langue classique, archaïsante pour notre XX1° siècle.
Je rappelle que j’ai proposé un quiz : Quel est le nom du fabuliste méconnu ? Publier le résultat sur mon site « Facebook ».
N.B. 1: Il semblerait que les prénoms du fabuliste méconnu soient : Jacques Joseph.
N.B. 2: A moins que ce ne soit : Jean-Pons-Guillaume ? Cette hypothèse tient la corde.
N.B. 3: Il me revient que les dates de la vie de notre fabuliste sont : 1777-1868.
N.B. 4 : On me dit que notre homme fut à bien des égards le dernier des classiques, farouchement opposé au romantisme.

Le fabuliste méconnu ( 148 et dernier )

Un sansonnet plus averti plus avisé que d’autres
Signalait à sa peuplade ailée
Le vol silencieux d’un épervier
Il lui était répondu :  » Il est trop loin
Il est inoffensif »
L’épervier fit une petite curée
Notre ami vengé du dédain
Partit sans prendre congé
Il se plaignit seul du sort
Des prophètes de malheur
Il rencontra un vol d’alouettes
La joyeuse tribu l’accueillit avec plaisir
Les regards furent éblouis
Par un miroir tournoyant
Le sansonnet s’écria :
« N’allez pas par là !
Vous allez tomber dans un filet »
« Un miroir un piège ? Allons-donc ! »
Une moitié resta aux mains de l’oiseleur
Le sansonnet blâma la sottise l’incrédulité
Des étourdis qui ne croient aux tempêtes
Que lorsque la foudre est tombée sur leur tête
Il croise des perdrix il les suit perplexe
La petite troupe arrive dans un champ de blé
L’oiseleur y a caché des collets
Le sansonnet s’en aperçoit à temps
Comme c’est l’usage il n’est pas écouté
Notre prophète sent fléchir son courage
Il croit même perdre la raison
Il ne sait plus quoi faire
Et vous que feriez-vous
Si vous étiez à la place du sansonnet ?

Le fabuliste méconnu ( 147 )

Deux boxeurs par leur force leur valeur
Dans ce qu’on nomme le noble art
Excitaient la tourbe britannique
Ils partirent ensemble en week-end
Pour s’entraîner en haut d’une falaise
Ils se provoquèrent
Attirant l’attention d’un petit groupe de parieurs
Ils se prirent au jeu
Leur haine réciproque
A grand-peine refoulée
Eclata au grand jour
Alors qu’il faisait nuit
Le combat devint horrible
Le sang gicle
La petite foule applaudit à cette rage
Ils s’insultent
Cherchent le coup bas
Frappent derrière la nuque
Ils ne respectent plus les règles de leur art
Du corps-à-corps ils passent à une étreinte funèbre
Enlacés comme une lourde masse
Ils tombent dans la mer sous les hourras
Mais les flots bouillonnants les vomissent
Piètres nageurs ils peuvent aisément en s’aidant
Echapper aux abîmes liquides
Dans leur orgueil brutal ils croient chacun
Noyer l’autre
La mer se referme sur leurs corps
Tuméfiés et sanglants

Le terme de la discorde est la mort

Le fabuliste méconnu ( 146 )

Un renard avait lu La Fontaine
Et prétendait en avoir retenu l’essentiel
La gloire l’éloge des renards
Voyageant librement
Il tomba dans les pattes
De l’ours le plus terrible que la terre ait porté
Qui digérait un quatrième festin
Dans la même journée
Et qui fit preuve de jugeote
Il mit le renard en fourrière
Et sur le devant de sa tanière
S’étendit tout entier
Le rusé renard
Rusé comme tous les goupils
Flatta l’irascible geolier
Mais chose curieuse notre ours
N’était pas du genre à se laisser amadouer
Le flatteur flatta à s’en enrouer
Rien n’y fit
Vanta-t-il la taille ?
Un sourd grognement lui répondit
Le courage ? Grognement
Le poil ? Idem
Le flair ? Ibidem
La noblesse du port ? Il eut droit à un grognement plus fort
L’ours tourna la tête ses petits yeux et montra
Sans le vouloir
Qu’il était éborgné
Le flatteur tenta le diable
Entama un discours sur les grands borgnes de l’histoire
Insista sur Hannibal et les cyclopes
Se félicitant en lui-même
De la culture acquise dans son enfance
L’ours intéressé avait tourné vers lui son oeil vivant
Puis l’absent pour mieux entendre
Dans sa péroraison le renard conclut
Chef d’oeuvre d’éloquence
Que la beauté n’a pas besoin de deux yeux
Qu’un seul suffit s’il est beau
Comme c’est le cas avec notre ours
Le plantigrade tout joyeux se relève
Et dit d’une voix tremblante d’émotion :
« Tu as raison maître renard
Je mangerai quiconque prétendra le contraire
Va mon ami je te libère
Je trouve toujours de quoi manger »
L’ours embrassa le renard
Qui mourut étouffé
On ne trouve de tyran
Fût-il des plus brutaux
Qui ne présente une faille
Pour la flatterie
La recette la plus sûre
Est encore de louer ses défauts
J’ajouterai cependant
Que la fréquentation d’un tyran
Fait toujours courir quelques risques