Le fabuliste méconnu ( 145 )

Un carrosse doré
Roulait en paix dans la ville
Tiré par deux chevaux fringants
Sur des coussins moelleux
Une élégante jeune femme étalait sa beauté
Rehaussée d’or et de saphir
Un passant regarde
Et frissonne de rage :
« Cette femme je ne la connais pas
Mais c’est une putain de richarde
Elle insulte notre misère »
Il répète en marchant
Son sinistre refrain
Ill croise le lendemain le chemin
D’une jeune femme très jolie
Modestement vêtue mais avec goût
« Voilà comment on traite les ouvrières !
Encore heureux si les patrons leur offrent du boulot ! »
Cette jeune femme était en fait
La princesse du début

Ce monsieur était français donc mécontent

Le fabuliste méconnu ( 144 )

Un prisonnier de droit commun
Condamné pour escroquerie
Regardait une araignée tisser sa toile
Et en admirait la parfaite industrie
« Mais a-t-elle comme moi
Des projets plein le tête ?
Comme son chef d’oeuvre est fragile ! »
Une mouche vint se prendre
En bourdonnant dans le filet
L’araignée se précipite sur la captive
Et l’emprisonne dans un suaire de soie
Le prisonnier éclate :
« Tant d’efforts pour cette mort sans gloire ! »
« Je mange à ma faim le gibier que je désire
Peux-tu en dire autant avec tes projets chimériques ? »
L’escroc se dit in petto :
« Je sens qu’avec cette araignée
Je n’aurai jamais raison
Il faut que je retrouve les humains
Pour abuser de leur crédulité
En attendant chantons à la tisserande
La chanson qu’elle préfère »

Le fabuliste méconnu ( 143 )

Un chaton un renardeau un louveteau un tigron
Buvaient leur premier lait dans la même cuisine
Sous les auspices d’un maître
Qui entendait réformer les moeurs animales
Tant que le lait suffit les bébés furent contents
Peu après ils se plaignirent
Le petit chat proposa de chasser dans la maison
Les souris et les rats
Dont les affreux dégâts suscitent
La colère du maître lui-même
Ses amis l’encouragent à bien faire
Quelques jours plus tard
Le renard découvre le poulailler
Le chat ne veut tuer que des nuisibles
Un peu plus tard le loup s’échappe
Et revient avec un agneau
Le renard s’écrie : « C’est trop gros ! »
Le chat vit en reclus dans la maison familière
Le renard ne s’éloigne guère
Le loup arpente les terres
D’abord avec le tigre
Ensuite seul cherchant les siens
Le tigre s’évade et se prend pour le roi de la contrée
Le maître pleure son dessein périmé
Quand le tigre se révèle
Il n’est pas trop tard pour l’arrêter
En le mettant en cage
Peut-être dorée

Le fabuliste méconnu ( 142 )

Un fier cheval anglo-arabe
Etait le feu de ses narines
L’éclair de ses yeux la forêt de sa crinière
Le globe de sa croupe
Echappé de son écurie
Il galopait au hasard
Franchissait les coteaux les vallons
Défiait le vent
Il provoque par le tonnerre de ses hennissements
L’ouragan furieux qui rugit sur sa tête
A sa vue un noir vol de corbeaux
Epouvanté se cache dans les arbres
La foudre frappe le cheval intrépide
Il tombe inanimé sur le gazon
Qu’il inonde de son sang
Les corbeaux un à un sortent de leur repaire
La peur fait place à la colère
Leurs croassements deviennent insultants
Sur le cheval mort ils fondent en bande
Ils foulent en vainqueurs le cadavre palpitant
Ils le dévorent

Tels sont les envieux les sots les ingrats
Quand sonne la disgrâce ou la mort
D’un dignitaire dont ils baisaient les pas
Qu’ils n’osaient pas regarder en face
Ils réclameraient volontiers
L’honneur de l’avoir mis à bas

Le fabuliste méconnu ( 141 )

Une avalanche se détacha de la montagne
Petite au départ elle entraina tout sur son passage
Ne cessa de grandir en force et intensité
Les aigles et les vautours s’envolèrent en tremblant
Un immense bloc de granit sur sa route placé
Roula comme un grain de sable
L’avalanche perdait de sa vitesse
Un sapin gigantesque dont les racines tortueuses
Plongeaient loin dans la pierre
Comme le rocher fut broyé
L’avalanche traça encore la route
A un chêne débutant
Elle s’arrêta enfin

Toutes les avalanches ont une fin
Elle n’est pas au début
Tribuns téméraires
Qui déchainez les avalanches populaires
Saurez-vous les guider
Les arrêter ?

Le fabuliste méconnu ( 140 )

Par le roi chassé du ministère
Le léopard faisait un éclat de sa disgrâce
Voyait dans son malheur
La chute de l’Etat
« Dans une cour la sincérité ne compte pour rien
Pire la franchise est fatale
J’ai dit au roi la vérité
Il n’a pas voulu l’entendre »
« Vérité d’oppresseur »
Eclata un singe courtisan
Ricaneur la voix aigre
« Tu veux que tes conseils soient des ordres
Tu n’écoutes que toi
De la tyrannie tu faisais l’apprentissage »
Le léopard hurlant bondit sur le singe
Qui déjà a sauté sur un arbre voisin
« Menace-moi tant que tu veux
Dévore-moi des yeux
Tu ne peux rien contre une certitude
Un ministre déchu ne vaut pas mieux qu’un roi
Pas plus l’un que l’autre ils ne sont la vérité »