Le fabuliste méconnu ( 139 )

Dans une ferme régnait l’abondance
Le bonheur y endormait la prudence
Cependant trois chiens montaient la garde
Le danger avait souvent éprouvé leur courage
L’un était un chien de berger
Orgueilleux de son antique lignage
Le deuxième était un bâtard
Fier de son mélange de races
Le troisième était un dogue
Grognard au nez camus au large et gros museau
Querelleur de nature
Tous trois dans la ferme avaient vu le jour
Longtemps ils l’avaient défendue de concert
Mais chacun prétendait désormais
Disposer seul d’un chenil qu’ils avaient pour usage
D’occuper tour à tour
Discorde tapage On se déchire à belles dents
Un loup affamé se mêla au débat
Les chiens ont suspendu le cours de leur ébats
Mais pas celui de leur haine
Au lieu d’opposer au fauve un front fraternel
Chaque chien se crut à même de terrasser seul le loup
Le résultat fut que chacun périt à son tour
Le troupeau de moutons est livré
Au monstre assoiffé de sang

L’union fait la force
Répète-t-on sans cesse
Combien de fois la désunion l’emporte ?
Y-a-t-il des leçons de l’histoire ?

La fabuliste méconnu ( 138 )

Un bruyant bataillon de grues
Volant au Canada
S’abattit pour l’été
Sur un gras pâturage
Dans une anse du lac
Apparut à leurs yeux émerveillés
Un élégant et modeste village
Bâti par un peuple de castors
Envieuses les grues
Décidèrent d’un commun accord
D’habiter désormais ces ravissants rivages
« Ne valons-nous pas les castors ? »
L’escadron emplumé s’évertue et s’escrime
Des pattes des ailes du bec
Dans le bassin fangeux d’une mare voisine
Il manie tas de joncs mousses bois sec
Mais pour bâtir il faut en parois voussures
Rotondes couvertures
Façonner affermir le torchis
Rien ne tient C’est chaque jour à refaire
Après bien des semaines les oiseaux
N’avaient fait que du gâchis

La leçon est simple et familière
Chacun ici-bas doit faire sa besogne
Une grue n’est pas un castor

Le fabuliste méconnu ( 137 )

Un âne portait facilement
Une centaine de ballons
Bleus rouges verts jaunes
Ils enveloppaient le corps
Le surmontaient
Seules les pattes et la tête dépassaient
Ce cortège sympathique
Attirait l’attention
Et l’âne prenait pour lui
Ce qui allait aux ballons

Si l’opinion publique dégonflait les baudruches
Qui lui masquent la vue
Elle verrait enfin l’âne

Le fabuliste méconnu ( 136 )

Un chien un griffon était connu pour son art de peindre
Il y allait à grand bruit et faisait gicler la toile
Ses oeuvres d’art abstrait étaient cotées
On venait de loin pour le regarder faire
Dans son atelier trônait un piano
Dont on ne se servait jamais
Pris d’une étrange lubie notre chien
Un jour de visite peut-être ébloui par son public
Posa les deux pattes sur le clavier
En tira un horrible fracas de sons discordants
Il prit sans doute les rires moqueurs pour une louange
Il se mit à aboyer à hurler à pousser une plainte
Un mélomane se leva et l’applaudit pour de bon
Depuis le chien on ne sait pourquoi ne recommença pas
Peut-être avait-il compris qu’être bon à quelque chose
Ne signifie pas être bon à tout