Le fabuliste méconnu ( 135 )

J’avais hâte ayant un rendez-vous galant
Dans une auberge de campagne
L’attelage engourdi trottinait à pas lents
Trois chevaux pourtant
Et pas des moindres !
Larges poitrails croupes rebondies
Jarrets vigoureux
La santé personnifiée
J’en appelai au cocher qui semblait content
De ce train de sénateur
Il saisit son fouet et sans frapper les coursiers
Fait siffler l’air
Les chevaux dressent l’oreille
Et hâtent le pas
Faisant flotter leurs crinières
Je suis arrivé à temps à l’auberge de mes amours

Qu’on m’entende bien ! Je hais la tyrannie
Je ne désire pas qu’on traite les humains
Comme les chevaux de mon histoire
Mais parfois il n’est pas mauvais
Que le pouvoir légitime fasse siffler son fouet

Le fabuliste méconnu ( 134 )

Courant parmi les meubles du salon
Un enfant ayant l’âge dit-on de raison
C’est à dire sept ans à tout casser
Etourdi comme on l’est à son âge
Se heurta le nez contre un guéridon
Quelle rage ne le prit pas !
Il se déchaine contre le meuble innocent
Sa maman accourt à ses cris
Il justifie son absurde violence
Et redouble ses coups en pleurant
Sa mère femme raisonnable
Et jolie de surcroit le prend dans ses bras et lui dit :
 » Peut-il bouger tout seul le guéridon ?
Peut-il te vouloir du mal ?
A-t-il une volonté une âme ? »
Elle se relève vivement
Et sa main heurte le guéridon
Moitié par plaisanterie
Elle l’envoie au diable

Nous sommes fréquemment imprudents
Et impudents
Si du mal se produit nous n’en sommes pas coupables
Nous accusons le sort la mauvaise fortune
Pire nous faisons porter le chapeau à un innocent
Certains d’entre nous n’ont jamais tort

Le fabuliste méconnu ( 133 )

Loups ours et sangliers
Tinrent certaine année
Une grande convention
A l’issue de laquelle après des discours à perte de vue
Trois points furent adoptés
Un : L’avenir ne ressemble pas au passé
Deuxième point : Tout ce qui vit
A le droit d’être heureux
Fût-on joueur prodigue ivrogne ou paresseux
Troisième point : Désormais les animaux
Ne se mangeront pas entre eux
L’allégresse fut grande
On se sépara sur des embrassades et des accolades
Là-dessus nul animal ne changea de nature
Frère loup comme avant mangea frère mouton
Nos réformateurs n’avaient oublié
Que les moeurs les voeux les caractères
Les besoins et les intérêts

Il est sot de croire à l’impossible
Le promettre est dangereux et infâme
Mais ce qui est impossible aujourd’hui
Ne le sera pas demain
L’homme ira bien dans les étoiles

LE FABULISTE MÉCONNU ( 132 )

Une corneille se plaignait à l’hirondelle :
« J’entendais hier un pastoureau
Regretter ton départ
Et m’appeler vilain corbeau
Qu’as-tu donc de si beau ?
Nous avons le même plumage
Tu es plus petite j’en conviens
Tes ailes sont plus effilées
Mais ta chair comme la mienne ne vaut rien »
« Je n’y peux rien si mon arrivée
Signifie le printemps
Si le préjugé fait de toi mon pauvre ami
Un oiseau de mauvais augure »

Méfiez-vous des préjugés
Eux sont de mauvais augure

Le fabuliste méconnu ( 131 )

Un petit perroquet fut mal élevé
Dans une taverne fréquentée
Par les pires des ivrognes
Son répertoire consistait en chansons à boire
En chansons paillardes
En chants révolutionnaires
Dans le même temps sa voix était des plus mélodieuses
On aurait dit un serin amélioré
Une dame l’acheta pour cette qualité
Mais quand elle l’entendit chanter son répertoire
Elle voulut le donner au chat
Comme elle le saisissait le perroquet s’envola
Et rejoignit à tire d’aile sa taverne
La dame renonça et ne le pleura pas

N’usez pas mal de votre talent
Quelle est la définition du mal ?
Ce qui ne convient pas à votre milieu

Le fabuliste méconnu ( 130 )

La langue humaine est la meilleure
Et la pire des choses
Instrument de la vérité
Elle l’est aussi de l’erreur
La langue d’un jeune et fougueux orateur
Dans un accès d’humeur
Lança une parole malsonnante
La langue s’en rendit compte aussitôt
Courut à sa poursuite
Peine perdue la parole malsaine
Allait plus vite suscitait des échos
Qui surgissaient de tous côtés
Désormais la langue ne pouvait plus s’exprimer
Sans que la parole malheureuse
Ne revienne comme un boomerang
La langue républicaine
Est trop souvent une boite de Pandore
On n’est maître de soi-même
Que si on controle sa langue