Le fabuliste méconnu ( 106 )

Un rossignol caché dans un riant bocage
Charmait l’air embaumé de son ramage
Sur un rameau un aigle amical
S’abattit en douceur Son oeil rouge enflammé
Eut tôt fait de découvrir au travers du feuillage
Le chantre mélodieux qui le charmait
« Pourquoi te caches-tu dans ce séjour obscur ?
Viens suis-moi tu connaîtras ta voix dans l’azur »
Le rossignol oublie son naturel timide
Monte à défier le soleil
Mais l’orage se déchaine au sein des nuages
La foudre et le tonnerre épouvantent le petit oiseau
Tandis que l’aigle s’émerveille de la fureur des éléments
Il demande au rossignol d’opposer au fracas
Les merveilleux accords de sa douce musique
L’oiseau essaye Ses sons languissent
Sa voix n’a plus d’éclat Ses faibles accents
Se perdent dans la tempête
Trouvant la force de planer calmement
Il rentre au bercail son bosquet solitaire
Il peut dire adieu à l’aigle majestueux :
« Les orages sont pour moi de bien tristes concerts
Je ne peux chanter que dans ce vert bocage  »

Nous avons tous un talent
Encore faut-il savoir lequel

Le fabuliste méconnu ( 105 )

Un coq se savait menacé
Par un faucon lointain
Il convoqua sa basse-cour
Sollicita son appui
Il fut unanime et enthousiaste
Tous poules canards dindons
Ne demandaient qu’à se battre
Le faucon fendit le ciel
Le coq se trouva seul
Il n’obtint guère de louange
Ni de regret
Les plus vils blâmèrent sa témérité

Un ennemi c’est déjà trop
Mille amis ce n’est pas assez

Le fabuliste méconnu ( 104 )

Une belette blanche dormait encore
Aux premiers beaux jours
Un ours blanc le plus immense
Que la terre ait porté
En passant dévora ses petits
La belette à peine réveillée
Du haut des rochers insulta le monstre
Celui-ci vexé et encore affamé
Grimpa péniblement
La belette à défaut de force
Ne manque pas de prudence
Au bon moment elle se glissa
Dans l’oreille du géant
Qu’elle mordit sauvagement
Le tympan est déchiré le sang gicle
L’ours agite en vain sa tête ensanglantée
Se roule se tord
La belette par lui dans l’espace emportée
Des ongles et des dents le mord et le déchire

Méfions-nous de nos ennemis
Et d’abord des plus faibles

Le fabuliste méconnu ( 103 )

Une oie enflammée par la rumeur publique
Décida de vendre une à une ses plumes
Ses démarches d’abord furent vaines
Ni vraies ni raisonnables ni élégantes
Enfin une dame les trouva nouvelles
Sur l’autel de la vogue beaucoup se sacrifient
L’oie rencontra fantaisie extravagance bizarrerie
La curiosité qui partout fourre son nez
Le manque de goût qui devient faute de goût
L’impolitesse qui montre ses fesses
J’en passe et des moins mûres
L’oie n’eut plus qu’une plume à vendre
Elle se rendit compte qu’elle ne pouvait plus voler
L’hiver arriva elle eut froid
Personne ne lui proposa de la réchauffer
Nulle occasion de convoler
Elle légua sa dernière plume à l’esprit
Qui cherche la vérité
Cette plume blanche et aiguisée
Servit à Voltaire pour écrire l’un de ses contes
Racontant l’histoire d’une oie
Qui vendit ses plumes
Conte aujourd’hui perdu

Le fabuliste méconnu ( 102 )

Une petite perdrix
Qu’un épervier tenait
Dans ses serres rapaces
Murmurait : « Mes petits sont à peine éclos
Je relève à peine de couvaison
Je n’ai que les plumes et les os
Regardez là-bas cet oiseau gros et gras
Il vous conviendra beaucoup plus que moi »
L’épervier répondit : « Cet oiseau
Que vous désignez du doigt
Est un collègue un vautour
Par ailleurs il est plus fort que moi
C’est donc très rationnellement
Que je vais croquer la perdrix »

Le fabuliste méconnu ( 101 )

L’écrevisse se plaignait d’être mal traitée :
« Partout on propage l’idée
Que je marche à reculons
Je vais en arrière si je veux
Sinon je vais de l’avant
Comme tout le monde »
« Bref » lui répondit le saumon
« Tu marches comme une écrevisse »