Le fabuliste méconnu ( 100 )

Deux chiens s’étaient pris de querelle
Sans que l’on en sache la raison
ils se montraient les dents
S’aboyaient l’un sur l’autre
Les chiens de tout le quartier
Arrivèrent à la rescousse
Tout fiers de participer au combat
Dogues braques griffons jusqu’aux bassets
Dans un tintamarre à ne plus s’entendre
Les gueules ouvertes les museaux pourfendus
Les peaux éraillées les oreilles sanglantes
Témoignaient de l’âpreté d’un combat sans raison
Les deux belligérants avaient fui
Leur courroux aussi

On se bat parfois sans motif raisonnable
Pendant que d’autres se mettent à table

Le fabuliste méconnu ( 99 )

Deux paisibles bateaux
Descendaient de conserve le grand fleuve
Un singe sans maître
Allait de l’un à l’autre
En sautant ne sachant pas nager
Il courait après les fruits les gâteaux
Divertissant chacun par ses gambades
Ses grimaces
Un jour il jugea mal la distance
Et disparut dans l’eau
Ceux qui s’amusaient de ses tours
S’amusèrent de son naufrage

Le fabuliste méconnu ( 98 )

Dans un coin de son atelier un ébéniste
Empilait sans y faire attention
Les fragments de son labeur
Un godelureau se moqua de cet atelier mal rangé
Sans mot dire l’artisan reprit ses fragments
Et en fit un chef d’oeuvre insolite inutile
A la tour en spirale
Le godelureau repassa et dit :
« A quoi ça sert ? »

J’en connais certains qui auraient intérêt
A s’inspirer de l’ébéniste

Le fabuliste méconnu ( 97 )

Deux éléphants avaient l’un pour l’autre
Une tendre amitié
Le rajah choisit l’un d’eux pour le porter
Pendant un voyage officiel
On n’aurait jamais crû que l’autre éléphant
Serait pris d’une pareille rage
Quand ils se revirent ce fut tout de suite la guerre
Ils entrenouaient leurs trompes menaçantes
Ils battaient des oreilles faisaient trembler le sol
Poussaient des cris de vengeance
Le rajah effrayé décida de les chasser du palais
Et de ses auges dorées
Dépouillés des harnais de soie et de brocart
Les deux rivaux exilés vécurent désormais
Dans un coin de forêt
Leur fierté d’abord soutint leur entêtement
Ils firent serment de ne jamais oublier les offenses
Peu à peu la pénitence l’ennui de ne rien être
De vivre oubliés
Entama leur résistance
Ils se virent un jour sans trop d’inimitié
Puis ensemble on les vit paître
Enfin à la chasse royale
On les regarda discrètement reparaître
Ils rentrèrent complètement en grâce
Retrouvèrent les palais de marbre
Et les mangeoires d’or

Le silence et l’oubli
Sont un art merveilleux
Contre les faquins les vaniteux

Le fabuliste méconnu ( 96 )

Un feu brillait encore
Au coeur de la cheminée
Bizarrement deux tisons s’en sont échappé
Ils s’éteignaient lentement
Couverts de cendre duveteuse
Leur dernière étincelle
Les sillonnait en zigzag
Une jeune fille les remit
A l’aide d’un tisonnier
Au centre du foyer
Ils se raniment ils pétillent
Donnent de la fumée des étincelles
Réveillent la cheminée
Un seul tison aurait-il suffi ?