Le fabuliste méconnu ( 95 )

Un renard régnait sur une tour et ses environs
De quel droit ? De celui du premier occupant
Ce renard vieillissait
Son royaume était mis au pillage
il choisit un premier ministre
Un chat intègre et réformateur
Ce chat en effet s’acquitta à merveille de son rôle
Il fit bonne police
Menaces et clameurs ne manquèrent pas
La couleuvre parla d’hypocrisie
Le lézard d’arbitraire
La chouette d’amours criardes
La souris de brutalité
Tous suggérèrent que le chat souhaitait
Secrètement détrôner le roi
Sensible finalement à cet argument
Le vieux renard renvoya son serviteur fidèle
Le désordre reprit de plus belle

On veut réformer mais aux dépens des autres
On combat les abus ils renaissent toujours
Ils sont forts les abuseurs

Le fabuliste méconnu ( 94 )

« Papa » demandait à son père
Un petit enfant curieux
« Le soleil qui tout à l’heure
Me brûlait les yeux
Est maintenant
Tout pâle tout terne
Comme obscurci… »
« il faut que tu prennes l’habitude fiston
De voir disparaître ce qu’il y a de plus brillant
Pour le voir peut-être renaître
En attendant ne risque pas tes yeux »

Le fabuliste méconnu ( 93 )

Un avare voyant son chien
Cacher un pilon de volaille
Le félicita chaudement :
« C’est bien d’amasser »
Le soir le chien récupéra son os
Et le rongea
Le nouvel Harpagon le surprit
Et se mit en colère :
« Quoi ! Tu çachais cet os, maraud, pour le manger ! »

Le chien avait raison
Mais ce n’était pas lui le maître

Le fabuliste méconnu ( 92 )

Un grand bloc de marbre
Taillé à Paros
Fut transporté à Athènes
Et transformé par le sculpteur Phidias
En héros surhumain
Une foule admirait le chef d’oeuvre
Mais un rustre perdu dans la cohue
Eclata d’un rire énorme
Accompagné d’un dédain stupide
Propre aux sots face à ce qu’ils ne comprennent pas
« Vous voyez un héros
Moi j’y vois du marbre
J’en sais quelque chose
Je suis de Paros »
La foule heureusement resta incrédule

Incrédulité et crédulité
Echangent leurs rôles

LE FABULISTE MÉCONNU ( 91 )

« La ligne droite est toujours la meilleure »
Ruminait un écolier
Sur le chemin de sa demeure
Il se fixe un itinéraire
Qui ressemble à une trajectoire
Il traverse un carrefour embouteillé
Un chien le gène un cheval le renverse
Un passant l’insulte
Il échappe de peu à une voiture
Le carrefour passé il est rassuré
Mais un forte fille le heurte
Il glisse tombe mal
Il faut le transporter à l’hôpital
Il se réveille et demande d’abord
Où est la jeune fille
On le rassure elle a pris de ses nouvelles
Ensuite il médite en écolier
Rêveur et réfléchi
Il conclut : « Il faut faire une droite avec des courbes »
Puis : « Soyons plus simples pour papa
Il faut savoir contourner les obstacles »

LE FABULISTE MÉCONNU ( 90 )

Un oiseau de nuit un hibou
Dormait le jour dans un chêne
Une corneille l’y surprend
L’attaque avec furie
Le hibou aveugle le jour
Fuit au hasard
Ne pouvant voir ni punir
La nuit tombée le peuple hibou
Se plaint de cette agression injustifiée
Le hibou y voit désormais comme en plein jour
Dans un bois il découvre la corneille
La réveille à coups de bec
C’est la corneille alors qui crie au guet-apens
Et se réclame du droit des gens

Nous avons deux langages
Suivant que nous sommes forts ou faibles
Nous abusons de nos avantages
Ou nous réclamons les droits
Que nous aurions foulés aux pieds
Beaucoup condamnent dans autrui
Ce qu’ils ont fait eux-mêmes