« Pourquoi me chasses-tu du champ où je pais ? »
Disait un jeune mouton séparé du troupeau
Hier encore un agneau
Au chien qui lui mordait la peau
« Ce champ n’est pas à nous »
Répond le chien
Fidèle défenseur des droits de la propriété
Notre maraudeur veut incorporer dans le code mouton
Son indépendance
Le droit de manger à sa convenance
Il finit par contester les chiens et tout le reste
Mais un terrible loup se précipite en hurlant
Le mouton s’enfuit en bêlant
Le chien résiste prend le loup à la gorge
Le laisse inanimé sur le gazon sanglant
Peu après il s’adresse au jeune mouton
Qui se tenait coi parmi ses compagnons :
« Tant qu’il y aura des loups
Il faudra des chiens pour te garder »
Le mouton opina du bonnet
Mais par devers lui garda l’idée
Qu’il n’est pas mauvais de mal faire
Le fabuliste méconnu ( 88 )
Sur un fleuve au débit rapide
Des oies s’ébattaient
Par une décision unanime
Cependant surprenante
Elles décidèrent d’en refouler le cours
Unies l’une à l’autre sur une seule ligne
Elles firent face comme une digue vivante
Sur leur poitrail battu par la vague écumante
S’accumulaient les chaumes les branches les troncs
Les débris des forêts et des champs
Qu’entraînait l’eau bouillonnante
Nos oiseaux triomphants font sonner
Au sommet de leur long cou
Leurs trompettes bruyantes
Cependant l’onde entre leurs corps passe
Leur bacchanale n’a troublé que la surface
Il faut bientôt que la digue se défasse
Il est vain d’opposer au temps une digue
Vivante ou inerte
HAÏKU
LA SAGACITÉ
N’EST PAS SAGESSE ELLE EST FOLIE
DOUCE ACCOUTUMÉE
Le fabuliste méconnu ( 87 )
Un grand échafaudage masquait une façade
La façade de quoi ? Les pronostics allaient bon train
Un palais ? Une cathédrale ?
Un musée consacré à l’art universel ?
Enfin des architectes nouveaux visitèrent le chantier
Ils admirèrent l’échafaudage
A l’intérieur ils découvrirent
une sorte de hangar
De plus planté de biais
Ils décidèrent de garder provisoirement
L’échafaudage
Depuis cent ans il fait l’admiration de tous
Le provisoire qui dure
Est parfois une bonne solution
Pas simplement une moins mauvaise
Le fabuliste méconnu ( 86 )
Une dame d’une grande bonté
Frissonnait à l’évocation d’un poulet égorgé
D’un lapin écorché
Mais elle aimait que son odorat aspire le fumet
Des bêtes assassinées
Qu’elle savourait ensuite avec gourmandise
Cette dame d’une grande distinction
Ne faisait pas tort d’un centime
A la moindre créature
Mais des immenses biens légués par son père
Vieux croquant enrichi par la fraude et l’usure
Elle jouissait sans remords ni souci
Notre dame sur le tard
Avec des romans à l’eau de rose
Atteignit la gloire
Qu’elle voulut noble et pure
Heureusement des amis
Cabalaient pour elle
Elle gardait l’immortalité
Cette femme compatissante
Pleine de conscience et de droiture
Est un exemple pour tous
Nous ne sommes pas regardants
Le fabuliste méconnu ( 85 )
Un singe devenu savant
Grâce à un éducateur impénitent
Fut adopté par un roi
D’abord content de sa condition
De courtisan de favori
Il finit par la détester
Et demanda qu’on l’élargisse
Le roi lui demanda :
« Quel est ton souhait le plus cher ? »
« Que tout le monde soit égal »
Répondit notre utopiste
D’un coup de baguette magique
Tout le monde fut roi
Ce ne fut possible qu’à condition
Que chacun se serre la ceinture
Le sapajou se retrouva l’égal de l »éléphant
Ce qui lui plut
Et du ciron ce qui lui convint moins
Le plus drôle dans cette crise
Fut quand le singe devenu éléphant
Se retrouva enchâssé entre ces mastodontes
Ne pouvant plus bouger ni tête ni jambes
Les nouveaux rois n’avaient plus de ministres
Ils trouvaient cette situation sinistre
Plus personne ne savait quoi faire
Plus de paysan plus d’ouvrier
Il fallut rapidement se remettre à la tâche
Les anciennes classes se reconstituèrent
Le roi redevint roi
Et reprit le singe savant
Celui-ci parla doucement et fermement :
« Sire je me suis trompé
Je me tromperai moins si je retourne à la forêt
Qui m’a vu naître »
Le roi désabusé lui accorda cette faveur
La philanthropie peut nourrir l’utopie
Qui est son contraire
S’il y a des grands chacun voudrait l’être
Une égalité parfaite nierait la diversité des travaux
Et l’inégalité des talents
Le fabuliste méconnu ( 84 )
Un vieux vaisseau sur une mer tourmentée
Allait droit aux écueils
Son équipage mutiné avait enfermé le capitaine
Dans sa cabine
Tous jusqu’au mousse auraient
Voulu commander
Deux ou trois se détachent du lot
C’est un tapage à n’en plus finir
Le bateau tourne en rond
Présente au récif sa poupe puis sa proue
Finalement s’embroche de l’avant
D’effroyables craquements répondent
Aux mugissements des vagues et du vent
Les parties adverses continuent de s’invectiver
Et se reportent la culpabilité :
« C’est ta faute ! » « C’est la tienne »
Le capitaine buvait c’est vrai
Il était autoritaire et même méchant
Fallait-il pour autant aboutir à une catastrophe ?
Le fabuliste méconnu ( 83 )
Dans le Nord autrefois
Les combats de coqs étaient fréquents
Les animaux étaient armés de l’éperon de guerre
L’un d’eux par l’acier traversé
Tombé sans haleine
N’en pouvant mais
Poussait encore un son plaintif
Deux luttaient encore
Sous les cris des parieurs surexcités
Leurs poitrails sanglants
Se heurtaient avec rage
Leur éclatant plumage voltigeait
Ils s’enlacent s’étreignent de leurs ailerons
D’un sang noir et épais se teignent les éperons
Les deux coqs ne sont plus qu’une masse de plumes
Immobile muette
Elle tressaille se sépare
L’un des combattants tombe inanimé
L’autre remue sa crête pantelante
Bat le sol de son aile mourante
Les juges le proclament vainqueur
Il expire
Son maître s’empare des enjeux
Court au cabaret boire fumer et rire
Combien de braves soldats ont combattu pour la gloire
Et sont morts dans l’oubli ?
Combien sont morts pour une cause
Qui n’était pas la leur ?
HAÏKU
COMÉDIE HUMAINE
AUSSI COMÉDIE DIVINE
NOUS CRÉONS L’ENFER
Haïku
N’importe qui vous
Le dit On doit du bon peuple
Suivre la patience