le fabuliste méconnu ( 76 )

Un lion vivait en paix
Sauf qu’un braillard de vautour
Du haut d’un baobab
Aussi gros qu’une tour
Troublait la paix commune
Un ami éléphant conseilla
De donner à manger au gêneur
Jusqu’à ce qu’il se taise
Ce qui fut fait
Le vautour se tut
Mais voilà que les vautours de toute la contrée
Arrivèrent alléchés par ce don généreux
L’ours dit alors :
« Si vous achetez les clabaudeurs
On clabaudera »

Le fabuliste méconnu ( 75 )

Un vieil hibou paisible anachorète
Vivait sa retraite dans un clocher
Il était si heureux que parfois il chantait
De son cri monotone et sauvage
Ce hibou adorait l’huile
Cette friandise était la seule
A lui faire prendre des risques
Il comprit enfin que ce liquide
Vient de l’olive
Il essaya d’en croquer une
Il faillit se casser le bec
Attrapa un goût amer hideux même

Le mieux peut être l’ennemi du bien
Pour être heureux ou croire l’être
Ce qui revient au même
Qu’importent le pourquoi, la cause, le moyen ?
Le plus grand des bonheurs
Ne tient à rien

Le fabuliste méconnu ( 74 )

Une jolie levrette
L’élégance personnifiée
Attendait assise d’un air patelin
Que son maître partage avec elle son dîner
Ce qu’il ne manquait pas de faire
Pour le remercier la chienne se relevait
Agitait sa queue posait son museau
Sur le bras secourable
En obtenait davantage
Mais son patron avait des principes
Il tenait à ce que sa chienne garde la ligne
Il fit le sourd l’écarta du bras naguère si généreux
La bête se mit à geindre à gronder
Grogna plus fort
Et finit par montrer les dents

Il est des gens à qui un seul refus
Etouffe la reconnaissance

Le fabuliste méconnu ( 73 )

Quatre loups en maraude
Surprirent une jolie chèvre blanche
Qui dévala dans un ravin
Ils la suivirent la rejoignirent
Firent cercle autour d’elle
La petite chèvre tremblait de peur
Un loup fit un pas vers elle
Un autre s’interposa
Mais qui était le chef ?
La dispute s’envenima
Loups contre loups tous contre tous
On vit même le sang couler de leurs corps déchirés
La chèvre ne demanda pas son reste
Et s’enfuit loin de la horde
Pensant sans doute :
« Vive la guerre intestine
Entre nos ennemis ! »

Le fabuliste méconnu ( 72 )

Un ara destructeur
Dont le cri faisait un vacarme infernal
Mettait tout en pièces de son bec crochu
Son maître qui l’adorait
Parlait partout de son oiseau charmant
Le chat qui avait perdu sa faveur
Se mit en tête d’imiter l’oiseau
Il s’attaqua à un fauteuil déjà abimé par l’ara
Que n’avait-il fait là ?
Le maître poussa les hauts cris
Qui l’accompagnèrent dans sa fuite
Le chat pensa certainement
Qu’on souffre tout de ce qu’on aime
Et rien de ce qu’on n’aime plus

Le fabuliste méconnu ( 71 )

Un brave blaireau
A grand peine
S’était creusé
A flanc de coteau
Une demeure souterraine
Content de son destin
Chose rare ici bas
Il y vivait en paix
A l’abri des frimas
Mais il avait compté sans un voisin fâcheux
Un renard peu scrupuleux
Comme ils le sont tous
Qui voulait un asile contre la froidure
Le blaireau sorti pour se nourrir
Le renard se glisse à pas de loup dans le terrier
Le blaireau revient
Le renard attaque mord
L’infecte de ses ordures
Le blaireau se résigne
D’un séjour empesté s’éloigne avec douleur
Et va creuser plus loin
On se souvient de la formule populaire :
Va-t-en de là que je m’y mette

Le fabuliste méconnu ( 70 )

Un homme marchait dans le désert
Accablé par la chaleur il décida de se reposer
A l’ombre d’un palmier
Quand il se réveilla il n’avait plus de chapeau
Devant lui un singe portait son couvre-chef
Et semblait sommeiller
L’homme se leva le singe se leva aussi
Il montra le poing le singe aussi
Il fit une grimace l’animal aussi
Désemparé il s’arracha les cheveux
Le singe arracha le bonnet
L’homme avança menaçant vers lui
Le singe s’enfuit
C’est avec une joie profonde
Que l’homme ramassa son chapeau
Il partit en saluant le singe
Qui lui répondit par un ricanement

Gare aux imitations et aux imitateurs !

Le fabuliste méconnu ( 69 )

Un saule élancé se plaignait de la nature :
« Mes voisins le marronnier et les peupliers
Sont plus grands que moi
Ils insultent ma taille modeste »
Un saule pleureur lui répondit :
« Et moi ? Je ne compte pas ?
Je ne peux pas te plaindre, cousin
Je suis plus petit que toi
Et je ne peux en gémir
Tandis que vers le ciel se tendent tes rameaux
Que tu ne regardes qu’au-dessus de toi
Et que tes rivaux t’humilient
Je regarde en bas
Je vois des arbrisseaux
Et les fleurs du parterre
Je vis sans connaître l’envie »