Le fabuliste méconnu ( 68 )

Un homme était philanthrope
Propriétaire et père de surcroit
Il avait du mal avec ses trois missions
Il pensait tout régler par sa bonté
Un jour qu’il recevait un bandit repenti
Son fils espiègle
Cassa volontairement une machine
Ses bras en restèrent engourdis
L’ancien malfrat dit au père :
« Vous devriez être plus sévère »
Quand il fut parti le maître
S’aperçut que sa montre avait disparu
Il eut pourtant une réflexion plaisante :
« Si les meubles frappaient l’enfant
Qui les lutine
Le lutin n’y reviendrait plus »

Le fabuliste méconnu ( 67 )

Un pommier vaniteux
Croulait sous ses pommes
Il en était ridiculement fier
Elles se plaignaient :
« Nous tomberons avant d’être mures
Nous deviendrons le rebut des vers et des pourceaux
Flétries avant terme
Sans sève sans germe
Sans pépins
Nous ne donnerons jamais naissance à un arbre nouveau »
L’arbre se riait de ces plaintes répétées
Un coup de vent hélas leur donna raison
Sous leur fardeau trop lourd
Les branches éclatèrent
L’arbre effeuillé déchiré
Ne fut en un moment qu’un tronc défiguré
Ses pommes flétries par le vent et le soleil
Furent le jouet de l’hiver
Cet arbre à sa manière était un potentat

Le fabuliste méconnu ( 66 )

Un critique distingué
Avait un chien un barbet
Qui avait la mauvaise habitude
De poursuivre les inconnus
Et de leur gronder dessus
Son maître osa le questionner
Le chien répondit avec assurance :
« Je ne fais que t’imiter
Tu loues tes amis
Et critiques les autres »
Le maître et son chien
Ne faisaient que suivre
Les coteries du monde

Le fabuliste méconnu ( 65 )

Allongé sur son divan un petit vieux
De trente ans languissait
Accablé par son loisir
« Le temps n’avance pas » disait-il
« Il recule
Et dire qu’on appelle ça le temps libre ! »
L’ennui le tenait hébété
Quand une fille vint le visiter
Elle le provoque elle court elle esquive
Aux quatre coins du salon
Il essaie en vain de la rattraper
Elle est charmante faut-dire
Ses yeux sont azurés
Elle se laisse enfin aller en riant
Dans les bras de son ravisseur
« Tu as mis une bonne heure pour m’attraper »
« Quoi tu m’as fait courir une heure ?! »
« Au moins je t’ai sorti de l’ennui »
Tout se termine sur un baiser

Faisons fuir l’ennui
Le fléau de nos belles années

Le fabuliste méconnu ( 64 )

Les guerriers surexcités
Demandaient à haute voix
Que l’on passe immédiatement
A l’assaut frontal brutal
Le général demanda deux chevaux
L’un n’avait plus que la peau sur les os
L’autre noble et fier avait une croupe luisante
Des jarrets vigoureux une encolure puissante
Le chef demanda à un soldat robuste
D’arracher sa queue à la pauvre haridelle
Il s’attelle volontiers à cette tâche aisée
Mais vainement il se démène et sue
Peine perdue il se retire
Sous les brocards et les rires
Le général demanda ensuite
A un petit guerrier dont la taille
Ne dépassait pas la hauteur du bouclier
Le malheureux manque de défaillir
Mais le chef lui glisse un conseil dans l’oreille
Le quasi-nain épluche la queue
Du noble étalon crin après crin
Il n’en reste plus qu’un mince appendice

Quand la force échoue la ruse peut réussir
Souvent il convient d’essayer d’échouer
De recommencer de tâtonner d’avancer
De réussir enfin
Mais enfin on peut constater er c’est tant mieux
Que personne n’a arraché la queue

Le fabuliste méconnu ( 63 )

Un chêne vieux comme la France
Toujours jeune
Battu mille fois des vents
Atteint parfois par l’éclair
Abritait un jardin merveilleux
Le lierre l’embrassait mollement
La vigne festoyait à côté
D’autres arbustes retombaient en festons
Remontaient en spirale
Des touffes diaprées des guirlandes de pampre
Rivalisaient sous l’immense baldaquin
Que dire des oiseaux piaillant
Dans l’aérien dédale !
Les arbustes se jalousaient entre eux
La vigne réclamait au lierre davantage de soleil
Le lierre s’indignait que l’on s’accroche à lui
Le chêne s’interposa : « Que devrais-je dire moi
Qui sers à tous de soutien et d’appui ?
Chacun a droit à la lumière et l’espace
Le jardinier veille à ce droit
Tout voisin est fâcheux
Pensez-vous que vous ne m’importunez pas ?
Le pire est de ne pas avoir de voisin
Supportons-nous une bonne fois
Les uns les autres »