Le fabuliste méconnu ( 62 )

Un artiste singulier exposait
Un automate à deux visages
L’un avait un air capable impérieux
Le corps se cambrait en arrière
Le regard était dédaigneux
Il tendait un faux billet de banque
Le prenait-on le robot
Pivotait sur lui-même
N’offrait qu’une face blême
Pliait le dos en arcade
La bouche pincée
Le regard rempli d’humilité
Il tendait la main comme un mendiant
« C’est Janus » dit une écolière savante
« Les deux faces de la vie » un esprit sentencieux
« La guerre ou la paix » un vieux monsieur
« La fortune ou l’infortune » une esclave de la mode
« Le politique qui demande beaucoup
Et paye en fausse monnaie » un citoyen de base
L’auteur de l’automate vint expliquer que pour lui
Sa création exprimait l’homme de partout
Moyen et vulgaire
Humble et rampant s’il a besoin d’autrui
Dur et superbe si l’on a besoin de lui
Je laisse chacun d’entre vous juge !

Le fabuliste méconnu ( 61 )

Trois philosophes à l’antique
Disputaient de la vérité dans l’univers
L’un d’eux prétendait que la matière est l’essence de toute chose
Et d’abord des quatre éléments
Que sont la terre l’air l’eau et le feu
Mais elle se maintient dans l’éther
Qui est comme son âme
Le deuxième amusé par ces sornettes
Pérora sur les atomes dont tout est fait
Qui s’attirent dans le vide
Se repoussent s’agencent se regroupent
Pour donner le soleil les étoiles les planètes
La terre les végétaux les animaux
Et l’homme
Le troisième affirma avec sang-froid
Que tout provient de la chaleur
Associée à l’humidité
Qui donna le premier homme
Et le premier crapaud
Averti de cette querelle un peu vaine
Le prince ordonna que l’on jette
Les trois philosophes dans le puits de la vérité
Qu’il gardait dans son palais
Ils en sortirent ahuris et mouillés
Ne parlant plus que par bribes
La vérité balbutie

Le fabuliste méconnu ( 60 )

Une foule amusée
Assistait au départ d’une fusée
Qui fut d’abord discrète presque silencieuse
Mais en l’air à proximité du ciel
Eclata en milliers d’étincelles
Qui enflammèrent l’espace noir de la nuit
Puis se transformèrent en étoiles
Qui quasiment immobiles
Illuminèrent le paysage
Un badaud s’écria : « Finies étoiles surannées !
Maintenant nous avons nos fusées »
Mais l’éclat s’éclipse
L’air retrouve son obscurité
Les étoiles brillent au firmament
La vogue est fracas
Qu’en reste-t-il ?
Toute mode est éphémère

Le fabuliste méconnu ( 59 )

On incrimine souvent le sort le destin
La fortune ou plutôt l’infortune
Parlons donc de fortune
Puisqu’il s’agit souvent d’être fortuné
La fortune est parfois généreuse
Mais surtout elle est l’instabilité même
Deux personnes en bénéficièrent
Dans un petit village
Puis la fortune alla voir ailleurs
L’une avait consolidé sa position
Qui resta presque intacte
L’autre avait tout dilapidé
Et se plaignit amèrement
Des inconstances du sort
Avait-elle tort ?
Précisons le tableau :
La première de ces personnes
Etait une femme d’affaires
Belle et avide
Qui entra en politique
Après avoir été battue aux élections
Et perdu de l’argent dans la crise
Elle se reposa enfin
Et fut couverte d’honneurs
La seconde personne
Etait un jeune homme poétique
Aimant observer les animaux
Qui ne pensait jamais au lendemain
Il mourut de faim

Le fabuliste méconnu ( 58 )

Dans le jardin d’un cultivateur
De tulipes néerlandais
Une taupe aux griffes acérées
Exerçait des ravages
Le jardinier homme fort cultivé
La guetta une bêche à la main
Attendit patiemment que la terre remue
Le mouvement s’arrêta
Devant une magnifique tulipe
« Attendons qu’elle aille ailleurs »
La taupe reprit son chemin
Mais s’arrêta devant une tulipe
Plus merveilleuse encore
Enfin la taupe se reposa bien à l’abri
Au bout de quelques jours
La plupart des fleurs étaient fanées
Déracinées flétries
Le jardinier aurait mieux fait
D’agir à la première tulipe

Le fabuliste méconnu ( 57 )

Dans un pays lointain
Des jardins richement tenus
D’un nabab amusaient l’indolence
Pendant son sommeil nocturne
Cent animaux gourmands
Profitaient de sa propriété
Marmottes écureuils putois, lézards
J’en passe et des meilleurs
Dont les belettes
Ils laissaient partout
Des traces de leur passage
Le maître engagea un porc-épic
Parce qu’il pensait que cet animal
Croyance commune à son époque
Tue en lançant les dards
Qui recouvrent sa peau
Mais un an plus tard se promenant
Ce qu’il faisait rarement
Préférant se prélasser
Le propriétaire aperçut
Une douzaine de porcs-épics

Beaucoup d’êtres humains
Sont comme ces porcs-épics
Ils privilégient leur famille

Le fabuliste méconnu ( 56 )

Une balle tirée par une arme de fort calibre
Pulvérisa sur son chemin rectiligne
Un sequin d’or un grain d’encens
Un tas de fumier
A noter que les débris du sequin
Firent le bonheur de deux enfants
Que ce qui restait du grain
Fut disputé par deux oiseaux
Mais peu importe
La balle termina sa course infernale
Dans un pan de montagne
Que reste-t-il de son histoire ?
Rien Ni vestige ni souvenir
Je suis moi-même un enfant de la balle*
Personne ne se souvient de moi

N.B. : Dixit le philosophe méconnu