Il n’y a pas que les grenouilles
A s’enfler de vanité
Un ciron se plaignait de sa condition
Sans le vouloir il chatouilla Rama
Le mouvement brusque que fit le dieu
Lui évita la morsure d’un serpent
Rama est un dieu généreux
Il promit au ciron d’exaucer ses voeux
L’être minuscule enviait depuis longtemps
Les fourmis il en devint une
Mais l’atmosphère de la fourmilière
Lui déplut Et puis travailler sans cesse !
Son ambition ayant grandi il devint un lapin
Folâtrant dans la campagne
Cherchant une nouvelle compagne
Cette vie lui convenait quand un renard d’abord
Puis un loup, enfin une meute lui firent la course
Epuisé il demanda au dieu bon
De le métamorphoser en éléphant
Là il étala son importance
Mais dans son arrogance
Il demanda à être seul de son espèce
il se retrouva ciron
Le dieu ne supportant pas
Une telle fatuité
Acceptant lui-même d’être dieu
Parmi les dieux
Le fabuliste méconnu ( 54 )
Un fort loup sensé s’il en est
Dubitatif ou faisant semblant de l’être
Demanda conseil à un chien
Heureusement enfermé dans une cage grillagée :
« Honorable cousin, demain a lieu une grande battue
A laquelle tu dois participer je crois
Donne-moi l’un de tes judicieux conseils
Dois-je partir ou rester ? »
Le chien qui se faisait une joie
De la curée du lendemain répondit :
« Ta grande réputation t’interdit
De fuir lâchement
Ton talent te fera facilement déjouer
Les pièges de notre meute »
Le loup montra les dents :
« Tu es un sot ou un traître
Tu veux ma mort »
Sur ce le fauve disparut
Dans la forêt il accula un daim
Et lui fit la même demande
Tout tremblant le pauvre herbivore
Lui conseilla de fuir au plus vite
« Grand merci » dit le loup
« Je n’en attendais pas moins
D’une espèce qui me donne tant de réconfort
Je t’épargne pour cette fois »
Ce loup était très humain
Nous n’écoutons souvent
Que les conseils qui nous conviennent
Le fabuliste méconnu ( 53 )
Un jeune étudiant
De retour chez ses parents
Déroba un os de gigot
Qu’il voulait donner
A un chien de la maison
Il les appela Ils viennent tous
Il leur demande de bien se ranger sur une ligne
Léchant leur museau d’avance
Nerveux mais assis poussant de petits jappements
Les yeux brillant d’impatience fixés sur l’os
Il fait le tour de chacun
Le dogue répond qu’il protège la maison
Le pyrénéen qu’il garde le troupeau
Le bichon qu’il tient compagnie à sa maîtresse
« Du reste il faut que j’y retourne »
C’est à lui que l’écolier donne l’os
Dont le petit chien n’a rien à faire
Et qu’il laisse volontiers aux gros
A la place de l’étudiant j’aurais été bien embarrassé
Peut-être aurais-je donné l’os au premier venu ?
Le fabuliste méconnu ( 52 )
Un philosophe parisien
C’est dire en bonne logique
Qu’il n’était ni stoïcien ni stoïque
Pensait avoir prouvé
Que le droit de tout dire
Est nécessaire et imprescriptible
Plus essentiel à l’humain que l’air
Il justifiait même la calomnie
Au nom du même droit
Ses principes triomphèrent
Les écrivains et les philosophes largement en usèrent
Une gazette obscure
Se gaussa de sa calvitie qui révélait selon elle
Un cerveau très étroit
On ne sait pourquoi notre philosophe
Prit la mouche
Peut-être y avait-il du vrai ?
Il demanda l’interdiction du journal séditieux
Qui lui répondit qu’il faut souffrir pour soi
Ce qu’on impose aux autres
La liberté est d’abord
La liberté de controle de la liberté
Qui comme toute chose humaine
Peut être excessive
Le fabuliste méconnu ( 51 )
Sur un roc abrupt un aigle avait laissé tomber
Un mouton à moitié dévoré
Ces malheureux restes attiraient la convoitise
Des maraudeurs de la contrée
Chacun des assaillants voulait monter le premier
Parmi eux un renard expert en beau langage
Prônait l’égalité : « Entre nous il n’y a ni premier ni dernier »
Il demanda à un loup de l’aider
Grimpa sur son dos mais arrivé en haut
Oublia son compère
Quelque temps après le renard
Récidiva de la pire des manières
Il se fit élire par l’assemblée des maraudeurs
Pour qu’ensemble ils ravagent un troupeau de moutons
L’opération bien menée
Il prit pour lui la plus grosse part
Réservant aux autres la portion congrue
Il se fit réélire sur son programme égalitaire
Quiz nouveau
Après le fabuliste inconnu qui s’appelait en fait Pierre Lachambeaudie, je publie un nouveau fabuliste que j’appelle le fabuliste méconnu. Qui m’apprendra son nom en m’envoyant un message sur Facebook??
A mon habitude je translate, c’est-à-dire je traduis, j’adapte, je modernise, mais aussi je modifie le fond parfois de façon importante, soit la morale, soit l’histoire, la fable de la fable, éventuellement les deux.
N.B. En dehors du sens commun, « fable » chez Brecht signifie scénario fondamental, d’où la « fable de la fable »
Le fabuliste méconnu ( 50 )
Au temps des géants et des fées
Des sorcières et des enchanteurs
Quelques jeunes gens menaient joyeuse vie
Dans un château marin éloigné de tout
Mais rempli de bonnes choses
Vers midi une jeune femme
Habillée en sorcière gothique
Vint vendre un talisman
Une bague un saphir serti d’or
Elle en voulait un bon prix
Un jeune homme déjà ivre eut pitié d’elle
Puis il regarda le bijou
Peu à peu il aperçut une image
De plus en plus précise
Il meurt dans l’année
Horrifié il arrache la bague
Son amie la prend la regarde
La rejette terrifiée
Elle meurt dans l’année
Intrigué un jeune homme
La prend à son tour
Il meurt dans l’année
Un autre prend la bague
Et la jette dans la mer
A la longue ils se mirent à rire
Qu’importe l’avenir !
Amusons-nous
Un poisson avala la bague
Un pécheur la trouva
Il ne remarqua rien
Et la vendit un bon prix
Le fabuliste méconnu ( 49 )
Un jeune étourdi
Apercevant une poire
Enfin mûre dans le jardin voisin
Sauta dessus la haie
Déroba le fruit
Et le goûta
Le chien surgit et menace l’enfant
L’enfant le tue d’un coup de bêche
Le maître survient armé d’un fusil
L’enfant le tue d’un autre coup de bêche
Qui avait mis là cette bêche ?
Mais déjà la gendarmerie rapplique
Et l’enfant se réveille en se promettant
De ne jamais voler une poire
Le fabuliste méconnu ( 48 )
« Entrez, entrez, mesdames, messieurs,
Nous vous invitons à un spectacle fameux
Un spectacle nouveau et merveilleux
Applaudi dans l’Europe entière… »
Le paillasse souffla dans un cor de chasse
Introduisit avec force dithyrambes
Le grand acteur de fantaisie
Et disparut dans le trou du souffleur
Le héros de la soirée
Peu après souleva le rideau
Sous de maigres applaudissements
Et se campa fièrement
A la sombre lueur des chandelles
Agitées par le vent
Il était déguise en oiseleur
Il imita successivement la fauvette
Le rossignol le canard la chouette
Clou du spectacle il rugit comme un lion
Et beugla comme un taureau
Il fit les trois saluts et tira le rideau
Le mince public grommelait
Mais déjà le paillasse revenait
Et reprenait son grotesque panégyrique
Un malin le reconnut enfin
Et cria : « Le pendard !
C’est lui, lui, le fameux acteur, le bouffon !
Il se vante lui-même »
Certains dans le public ramassaient déjà des pierres
Quand une jeune femme intervint :
« Devons-nous nous plaindre
D’avoir eu deux spectacles en un ?
Avouez que nous nous y sommes laissé prendre ?
Quel mal y-a-t-il à avoir deux emplois ?
Sachez bien que souvent les auteurs
Se font journalistes pour vanter leurs exploits ! »
La petite foule l’applaudit
Elle monta sur l’estrade et l’acteur portant un frac
Réapparut pour lui tenir la main
Ainsi que celle du petit malin
A eux trois ils eurent un franc succès
Le fabuliste méconnu ( 47 )
Un vieux chien était la joie d’une maison
Les maîtres choisirent un jeune cabot
Pour divertir la maisonnée
Déjà savant il faisait mille tours
Donnait la patte se dressait sur deux pieds
Faisait le mort dansait cabriolait
Son summum ? Il devinait une carte à jouer
Le vieux chien dans son coin
Le regardait faire et regrettait amèrement
De ne rien avoir appris dans sa jeunesse
Il essaya bien de danser seul
Ses jambes le soutenaient à peine
Il était déjà tout essoufflé
Il se coucha à sa place habituelle
Et décida de se résigner à son triste sort
Sans amertume et sans joie
Que pouvait-il faire ?