Le fabuliste méconnu ( 40 )

Appuyé sur sa bêche un jardinier
Pensait à sa misère
Le chatelain vint l’interrompre dans sa méditation :
« Est-ce ainsi que tu travailles la terre ? »
Du tac au tac l’homme transmit
Le fruit de ses réflexions :
 » Monsieur, puis-je vous rappeler
Que du temps d’Adam et d’Eve
Il n’y avait ni maître ni serviteur ? »
Le maître répondit sur le même ton :
« Mon gà, ils n’étaient que deux
Nous sommes des millions
Regarde autour de toi
Cette nature que tu chéris
Rien n’y est égal il y en a pour tous les goûts
Du plus petit au plus grand
Nul être n’a son pareil
Chez les hommes aussi les différences sont grandes
Les talents sont rares
Le génie il vaut mieux ne pas y compter »
« je suis un talent dans le jardinage
Vous n’êtes qu’un héritier »
« Il ne nous appartient pas de changer la société
Si tu te remets au travail tu auras une prime »
Le jardinier reprit sa lourde charge
Entreprit d’égaliser ce qu’il put
Dans ce parc à la française
Puis l’inégalité reprit de plus belle

Notre mère nature
Est belle et bonne
Elle est cruelle aussi
Sorti d’elle l’homme
Ne doit pas l’imiter
S’il peut s’en inspirer
L’ordre humain se surimpose
A l’ordre naturel
L’hélice n’est pas une aile
La roue n’est pas des jambes

Le fabuliste méconnu ( 39 )

Un ourson jouait avec une belette
Longue et fine
Il adorait son amie
Elle le mordait là où elle pouvait
Le plus souvent à la patte
Le bon gros semblait démuni de griffes
Il grandissait sans changer d’humeur ni de manières
Mais un jour par distraction
Il tomba sur la belette et l’écrasa

Jeu de mains jeu de vilains
Disait ma mère
Marmots ne jouez pas d’ordinaire
Avec beaucoup plus gros que vous

Le fabuliste méconnu ( 38 )

Il s’agissait de remplacer rapidement
Le bouffon du roi des singes
Le poste est important vaut bien un ministère
Trois candidats se dégagèrent du lot
Un jocko prétendait à l’intelligence
Et au manque de queue inutile appendice
Un talapoin au contraire vantait sa longue queue
Supplément de talent conforme à la nature
Un papon ne contestait pas le besoin d’une queue
Mais la préférait courte dans un souci d’équilibre
Après moult hésitations le roi décida en séance plénière
Qu’il aurait désormais trois bouffons
Il fut applaudi par la salle entière
Il conclut son discours en affirmant
Que quelle soit leur queue les singes
Font tous les mêmes grimaces
Les singes rirent et rient encore

Chez les humains les programmes électoraux
Tiennent souvent lieu de queue

Le fabuliste méconnu ( 37 )

Au pied d’un chêne se reposait une jolie belette
Un peu lasse de repousser ses soupirants
Quand un gland lui tomba à plomb sur la tête
Effrayée la pauvre bête s’enfuit à perdre haleine
Au passage toute essoufflée
Elle confia à un rat sans le regarder :
« J’ai reçu sur la tête une énorme branche de chêne »
Le rat des champs n’eut garde d’aller voir
Il dit à un lapin qu’un chêne venait de choir
Sur la belette sa voisine
Le lapin à un écureuil parla d’orage et d’éclair
L’écureuil joignit un tremblement de terre
Le lendemain les animaux à la ronde
Craignaient la fin du monde

L’être humain est-il plus sage ?
Que nenni ! Il y joint la malice et l’envie
J’ajouterai un cas fréquent :
Parle-t-on d’un méfait, d’un crime, d’une calomnie
Il grossit le mal
Parle-t-on d’un haut fait, du mérite, du bien ?
Il refuse d’y croire et mieux vaut qu’il n’en dise rien

Le fabuliste méconnu ( 36 )

Aux débuts du chemin de fer
L’émoi était grand
Devant la double nervure des rails
Les traverses de bois
La locomotive noire
Son panache de fumée
Sa bruyante trépidation
Ses sifflements aigus
Les wagons se succédant à la queue-leu-leu
Mais un jour une machine quitta la voie
Et s’effondra sur le côté
Entrainant derrière elle
Les wagons enchevêtrés
Après enquête il apparut
Que le responsable était
Un petit caillou jeté par un enfant

Triomphez aventuriers casse-cou
Mais gare aux petits cailloux

Le fabuliste méconnu ( 35 )

Sur le gazon humide d’une forêt obscure
Un serpent venimeux et fier de l’être
Déroulait à loisir ses anneaux tortueux
Quand il aperçut un hérisson et une tortue
Cheminant de compagnie
Aussitôt il se dresse il se gonfle
Montre sa langue bifide
Attaque la tortue
Qui se cache en elle-même
Le serpent mord en vain
La toiture écailleuse
Il se rabat sur le hérisson
Qui n’est plus qu’un ballon
De pointes hérissé
Le premier coup de dents
Est aussi le dernier
La langue déchirée et la gueule sanglante
Le fier serpent s’enfuit

Certains pensent qu’il ne suffit pas de se défendre
Qu’il faut pouvoir contrattaquer
Sinon le serpent serait toujours là

Le fabuliste méconnu ( 34 )

Nombre d’oiseaux étaient réunis en congrès
On remarquait surtout les étourneaux
Les bécasses et les buses
Cette assemblée était assourdissante
Cependant un calme relatif se fit
Quand un perroquet présenta
Un étrange oiseau venu de l’Orénoque
Avec force éloquence il décrivit
Un bel oiseau blanc
L’auditoire applaudit
Mais un sansonnet osa prendre la parole
Et parla d’un oiseau noir
Qu’il connaissait fort bien
Il épuisa l’arsenal de sa rhétorique
Accabla de traits acérés le pauvre perroquet
Le public l’applaudit et sans ergoter
Donna raison au dernier à avoir parlé
L’oiseau de l’Orénoque de sa voix sifflante
Tint à préciser que pour lui il était blanc et noir
Mais il s’exprimait en espagnol
Les oiseaux furent d’accord avec lui
Sans avoir compris ce qu’il avait dit

Il ne suffit pas d’avoir raison
Encore faut-il le faire savoir

Le fabuliste méconnu ( 33 )

Un canard pris dans des rets
Fut sauvé par un jeune homme
Dandy de son état
Parisien de surcroit
Ils cheminèrent ensemble
Le canard étant un peu blessé
Sur un chemin de montagne
Ils furent bloqués par un ours
Qui demanda à chacun
De raconter son histoire
Le dandy de façon surprenante
Insista fièrement sur ses dons
Pour la voltige la danse et l’escrime
Le canard mit en avant
Ses origines norvégiennes
Son vol groupé au dessus de l’Europe
« Ce que je fais deux fois par an
Aucun aigle n’en est capable »
L’ours les applaudit
« Je voulais dévorer celui
Qui m’aurait le moins plu »
L’ours éclata d’un gros rire
« Mais vous me convenez tous deux
Si cela vous est agréable
Nous voyagerons ensemble »

Le fabuliste méconnu ( 32 )

Un roi noblement hébergé
Au château de l’un de ses fidèles
Voulut avant son départ
Laisser un témoignage
De sa royale amitié
Il demanda à planter un chêne
On était au mois d’aout
Le courtisan s’inclina volontiers
Le roi planta lui-même l’arbuste
Dans les années suivantes
Le roi ne manqua jamais
De demander des nouvelles
De son arbre et de le visiter
Il s’agissait en fait d’un autre arbre
Planté au mois de décembre
Pourtant on parlait à bon droit
Du chêne du roi

Les chênes du roi ou leur équivalent
Ne sont pas rares dans l’histoire