Le fabuliste méconnu ( 31 )

L’almanach de l’année passée
Se plaignait : « J’étais consulté
Plusieurs fois par jour
Maintenant personne ne me regarde »
L’almanach de l’année répondit :
« Mon pauvre ami tu n’es pas de ce temps
Et le tien est fini
Mais, rassure-toi, le mien finira bientôt
Et je te rejoindrai sur ton lit de poussière »

Tout change tout passe
Ne pas être de son temps c’est ne pas être

Un homme qui a cessé d’être utile
Ne rencontre que des ingrats

Vieux serviteurs anciens soldats
Amants trompés beautés passées
Vous êtes de vieux almanachs

Le fabuliste méconnu ( 30 )

Une fourmi était l’héroïne
De sa fourmilière
Depuis que forte comme un Turc
Elle avait vaincu en duel
Une cruelle araignée
La fourmi belliqueuse
Se lassa de sa vie dans sa petite patrie
Elle partit pour la ville
Là elle n’intéressa personne
Même en soulevant des charges
Vingt fois plus lourdes qu’elles
Seul un vieux barbet
Daigna s’intéresser
A la fourmi paumée
Sans relever la tête
Il lui dit : « Retourne à ta peuplade
Ici tu n’es rien
Et tu ne deviendras pas grand-chose
Tu n’es pas seule dans ton nouveau genre
Cette ville est pleine de gens
Qui croient étonner l’univers
Et qui ne sont même pas connus
De leur fourmilière »

Le fabuliste méconnu ( 29 )

Un papillon léger aux ailes brillantes
Volant sur les fleurs
Poussa un cri d’horreur
En voyant une chenille
Celle-ci vexée lui dit :
« D’où naquis-tu ?
Tu l’ignores vraiment
Ou tu ne veux pas le savoir ? »
Le papillon dédaigneux
Volait déjà sur une autre fleur

Pour un parvenu
Qui s’est fait tout seul
Combien de faquins
Renient leur origine ?

Le fabuliste méconnu ( 28 )

L’estomac décida d’être roi
Il choisit le cerveau
Siège de l’intelligence et de la bêtise
Pour être premier ministre
Flatté le cerveau
Fit ce que voulait l’estomac
Celui-ci faillit exploser
D’aliments et d’alcool
Il choisit alors le coeur
Rempart de la sensibilité
Et de ses excès
A nouveau l’estomac
S’arrêta à temps
Il confia la noble mission
A la langue
Celle-ci se lança dans un discours sans fin
Pendant ce temps l’estomac s’entendit
Avec les membres habitués à obéir
Surtout les mains
Elles lui fournirent ce dont il avait besoin
Presque rien
L’estomac se calma enfin
Et décida qu’il valait mieux
Que chacun fasse son travail
A sa juste place

Le fabuliste méconnu ( 27 )

Un chien de berger
Etait réputé pour son calme et sa ténacité
Un soir à travers la fente
Dans le mur de la bergerie
Il aperçut la tête d’un loup
Il se précipita en aboyant
La tête disparut
Peu après elle réapparut
Le chien récidiva
La troisième fois
La colère le submergea
il se glissa à l’extérieur
Pour poursuivre le loup
Il se trouva face à une horde

Il arrive que dans l’art des combats
La témérité soit plus funeste
Que la lacheté

Le fabuliste méconnu ( 26 )

Un milan raillait un épervier sur sa taille exiguë
L’oil au loin l’épervier n’entendait rien
Il se redressa soudain
Un faucon fondait sur eux
Sans raison apparente
Prêt au combat
L’épervier l’assume avec courage
Lutte corps à corps
Force l’adversaire à la retraite
Depuis longtemps le milan bravache avait fui

Ne jugeons pas les héros
Sur leur apparence ni leur discours

Le fabuliste méconnu ( 25 )

Un Huron d’autrefois
Reçut en cadeau d’un voyageur
Un baromètre
Il garda l’idée que l’instrument
Faisait la pluie et le beau temps
Un jour qu’il devait partir
En canot sur un grand lac
La prévision était au mauvais temps
Le Huron supplia son nouveau dieu
De lui rendre un ciel bleu
Le baromètre sourd à ses requêtes
Annonçait toujours la tempête
Déjà sur le lac s’amassaient les brouillards
Furieux le Huron piétina
Le curieux instrument

Les conseillers des princes
Leur servent de baromètre
En prédisant le beau temps

LE FABULISTE MÉCONNU ( 24 )

« Si j’étais roi
J’abandonnerais
Tout pour toi
Je me contenterais
D’une chaumière
J’abandonnerais
Sceptre et couronne
Pour la houlette
et le hautbois… »
Ainsi chantait un comédien
Déguisé en troubadour
Au mariage fastueux
Fondé sur l’apparence
Et l’argent
D’un banquier et d’une marquise
Pour être heureux
Ils avaient bien besoin
D’une pastorale

Le fabuliste méconnu ( 23 )

Une année je me souviens
Visitant un pays lointain
J’assistai au carnaval des animaux
Au règne de la fantaisie
Beaucoup respectaient leur naturel
En portant des habits reluisants
Voire resplendissants
Je vis ainsi un geai paré de plumes de paon
Mais surtout je regardai
Des serpents avec des pattes
Des oiseaux à quatre jambes
Mieux un lièvre pourchassant un chien
Les écrevisses faisaient la course
Un loup menait un troupeau de brebis
Le clou de la journée était soi-disant une conférence
Donnée par une pie et un perroquet
La pie en couleurs vives
Le perroquet en noir et blanc
La pie conclut : « Remercions le roi lion
Pour cette splendide journée
Puisque c’est lui qui a déclaré les animaux
Accessibles à tous les emplois
Le temps bref hélas de leur carnaval »
Cette loi me parait encore
Juste et sage
Parce qu’elle ne dure
Qu’un seul jour