Le fabuliste méconnu ( 22 )

Une jeune fille ne jurait
Que par sa beauté
Que pourtant elle savait fragile
Elle se promenait dans le parc
Accompagnée d’un paon
Qui comme elle faisait la roue
Elle aperçut un petit oiseau
Gris un peu orangé
« Que tu es laid ! »
Perché sur une haute branche
Ce rossignol se mit à chanter
Jaloux le paon finit
Par pousser son cri criard
« Tais-toi donc, j’écoute »
De retour chez elle
Elle conta son aventure
La mère dit : « Je te l’avais bien dit
La beauté n’est pas tout »
La grand-mère ajouta crûment :
« La beauté ne se mange pas
En salade »

Le fabuliste méconnu ( 21 )

Un cuisinier prudent
Avait placé son petit chat Mishoug
En sentinelle pour garder
Sa superbe terrine
Mishoug se lèche la patte
Se frotte les yeux
Approche recule
Se roule s’allonge
L’absence du maître se prolonge
Mishoug gratte la terrine fait une pause
Pose sur le bord une patte nonchalante
Il flaire se tourne revient
D’un joli coup de patte il enlève le couvercle
Tente un coup de langue
Puis un coup de dent
Bref quand le cuisinier revint
Il ne restait plus que quelques reliefs de son pâté
Et le chat qui se léchait avec application

Face à l’intérêt et surtout la faim
Nos vertus sont fragiles
Que dire de celles d’un chat ?

Le fabuliste méconnu ( 20 )

Dans un jardin étaient plantés côte à côte
Deux buissons
L’un avait les feuilles charmantes
Et les fleurs odorantes
L’autre était épineux
Le premier attirait le second repoussait
Le second s’en offusquait
Le premier répondait :
« Ami, soyons francs, tu es laid et tu piques
Apprend à vivre seul ou respecte les gens
Qui veut être aimé se doit d’être aimable »

Le fabuliste méconnu ( 19 )

Une outarde qui paisiblement
Mouillait ses larges pattes dans un ruisseau
Aperçut au loin un aigle haut perché
« Pourquoi ne monterais-je pas
Aussi haut que cet oiseau
Au bec crochu ?
J’ai comme lui des plumes à mes ailes »
Son vol lourd l’oblige à sauter d’arbre en arbre
Enfin toute essoufflée
Elle est proche de l’aigle
Celui-ci heureusement repu
Lui parle poliment :
« Ma commère, ne voyez-vous pas l’orage
Qui approche ? »
C’était en fait une tempête
Que l’aigle domine aisément
Tandis que l’outarde est jetée sur un roc
Pantelante et meurtrie

Amis, ne confondez pas l’aigle et l’outarde
Sous prétexte que personne
Ne veut être outarde

Le fabuliste méconnu ( 18 )

Deux jeunes chiens s’aimaient
Partageaient leurs jeux leurs écuelles
S’agaçaient des pattes du museau
Pour eux leurs deux maisons n’en formaient qu’une
Celle du fermier et celle du forgeron
Mais le premier donna son griffon
Au château voisin
Il partit bientôt pour Paris
Il ne revint que deux ans plus tard
Bien dressé bien lustré
Son ancien copain le reconnut de loin
Accourut joyeux et glapissant
Le griffon lui montra les dents

Le fabuliste méconnu ( 17 )

Sur un bûcher s’entassaient pêle-mêle
Rondins broussailles fagots copeaux
A côté un bon morceau de charbon
Et un soufflet échafaudaient un plan
Le charbon se précipita dans le brasier
Le soufflet l’attisa La flamme s’éleva
Et caressa le ciel
Mais le charbon avait disparu
Brûlé le soufflet restait sans souffle
Malheur à vous qui soufflez le feu
Des discordes civiles
Quand la paix est possible !

Le fabuliste méconnu ( 16 )

Un jeune Parisien
Voulait à tout prix voyager
Il régla avec soin son bien le plus précieux
Sa montre en or au mécanisme suisse
Il partit pour l’Angleterre
Invité pour le thé chez des cousins
Il se présenta avec une heure d’avance
On discuta fort en anglais
Il montra et vanta sa montre
Un vieux marin intervint en français :
 » Votre montre est exacte, j’en conviens,
Mais au méridien de Paris
Ici nous respectons celui de Greenwich
Apprenez, jeune homme,
Qu’il faut régler sa montre suivant les cadrans
Du pays où l’on est »