Le fabuliste méconnu ( 15 )

Un petit enfant découvrit un nid d’hirondelles
Trois oisillons réclamaient à manger
Leur petit bec grand ouvert
L’enfant prit cette attitude
Pour un désir de liberté
Il renversa le nid
« Allez allez les petits
Vous avez droit à la liberté »
Hélas le premier s’écrasa en chutant
Le deuxième fut croqué par un chat
Le troisième mourut de faim

Les oiseaux sont faits pour voler
Pour peu qu’ils aient des ailes

Le fabuliste méconnu ( 14 )

Grippeminaud chat de belle prestance
Passait son temps en dehors du sommeil
A courir les souris
Il en eut bientôt assez
De ce boulot banal et mal payé
Il inventa un stratagème
Il convoqua les chats du coin
Leur annonça un hiver rigoureux
Leur proposa de faire des provisions
Dont il serait bien volontiers le gérant
Une majorité de félins accepta le plan
Avec force miaulements
Les chats ne sont guère solidaires
Cette fois-ci chacun de ceux qui avaient voté le pacte
Fut fidèle à son engagement
Apporta une souris un passereau
Un relief de repas
Le gérant cacha tout
Par mesure de sureté
Dans un endroit tenu secret
Le froid survint
Les chats réclamèrent leur dû
Grippeminaud leur répondit
Que malheureusement tout était perdu
A cause de ces satanées souris
Il n’échappa à la colère de ses congénères
Que par la fuite qui le mena loin du pays
Il aurait mieux fait d’être honnête

Le fabuliste méconnu ( 13 )

Dans un grand salon doré
Un paysan attendait
Ce n’était pas n’importe qui
Il était marguillier
De grands et nobles tableaux
Le regardaient fixement
Chacun représentait un ancêtre
Du maître de céans
Le paysan se mit à parader devant eux
« je suis donc quelqu’un
Puisqu’on me regarde »
Le bonheur de paraître
Eclata sur ses traits
Combien d’entre nous
Posent devant des peintures ?

Le fabuliste méconnu ( 12 )

Une rivière aux fertiles rivages
Roulait des flots clairs
L’un de ses vassaux un torrent
Enfant de la montagne proche
Languissait sur son lit de cailloux
Soudainement sur les hauteurs
Eclate une tempête aux mille éclairs
L’énorme pluie crée une foule de ruisseaux nouveaux
Ils nourrissent le torrent de flots limoneux
Il déborde dans les champs
Il souille la rivière
La tempête cesse
La rivière peu à peu retrouve sa pureté
Le torrent triste pauvre épuisé
Regrette son moment de gloire

Le fabuliste méconnu ( 11 )

Devant une basse-cour je passais
Flaneur désoeuvré
J’admirais cette république pacifique :
« Ces gentils animaux sont heureux
Alors qu’ils ne savent pas
Qu’ils n’ont rien à payer  »
Je revenais de ma promenade
Quand je vis la fermière paraître
Et éparpiller du grain
Poussant de petits cris
Suscitant un tumulte confus
On se bat on se pille !
C’est la guerre de tous contre tous
A grands coups de bec
La poule contre le pigeon
Le canard contre la pintade
Pire de la poule contre la poule
Sur le toit une volée de moineaux
Piaule d’impatience
Je pense en frémissant :
« Les volatiles sont à notre image
Tout animal est rapace et jaloux
Pour un peu de grain de terre ou d’or
La force est le droit de tous »

Le fabuliste méconnu ( 10 )

Dans un jardin poussaient côte à côte
Un chêne et un tournesol
Avec sa tige frêle et son rare feuillage
Le chêne ne faisait pas impression
Le tournesol à la prompte croissance
Etalait non sans arrogance
Le panache éclatant de ses soleils dorés
Mais le chêne avait des siècles à vivre
Et le tournesol périt avec la saison

Le fabuliste méconnu ( 9 )

Un lion d’Asie
A une époque ancienne
Avait deux amis
Un renard et un chien
Le renard acceptait tout du maître
Le chien qui l’aimait tant
Montrait parfois de l’humeur
Un soir de banquet le roi
Plus gai qu’à l’ordinaire
Demanda qu’on lui dise toute la vérité
Le renard se répandit en compliments
Le chien entreprit de faire quelques reproches
D’abord patient le lion se mit enfin en colère
Roula des yeux rouges étincelants
Tua le chien son seul ami
Le renard aussitôt le félicita de sa bonté