Le fabuliste méconnu ( 8 )

Lassé de la cour et de la guerre
Le grand Charles Quint
Après quarante ans de règne
Divisa son empire
Et se retira dans un monastère
Il assistait chaque jour à son propre enterrement
Et à plusieurs messes
Il lisait et méditait
Il lui restait du temps pour l’horlogerie
C’est ainsi qu’il fabriqua quatre horloges
Hélas aucune ne montrait la même heure
Il eut beau faire L’échec était patent
Il finit par en rire et se remit à son bréviaire
Il avait accueilli avec philosophie
L’éclatement de son empire
Et l’impossibilité de mettre d’accord
Deux cerveaux humains

Le fabuliste méconnu ( 7 )

La voix perçante du piqueur
Flattait la meute aboyante
« Bravo, Gerfaut, à toi, Taïaut… »
Le cerf est aux abois
« Pousse, Diane, pousse, Pataud… »
La bête est terrassée sur le gazon sanglant
La piqueur se précipite
Les chiens fuient le fouet
Attendent la gueule haletante
La viande espérée
Cependant l’un d’eux la patte blessée
S’éloigne de la meute
Vient par hasard se réfugier
Sous la jambe de bois
D’un vieux soldat
Se reposant sous un chêne
« Mon pauvre vieux » dit-il au jeune chien
« J’ai laissé comme toi ma patte à la bataille
On n’a pas tenu ce qu’on m’avait promis
Et qui n’était as grand-chose »

Le fabuliste méconnu ( 6 )

Sous l’abri de la moisson flottante
Une alouette avait déposé ses petits
Une poule de passage la félicita à grands cris
« Avant la moisson vous serez tous partis
Tandis que moi attachée au poulailler
La fermière me prive chaque jour de mes oeufs
Des tristes fruis de mon amour »
« Ne t’en prend qu’à toi-même, ma chère »
Répond la fille des champs
« Tu te répand en caquetages
Tu ne gardes aucun secret
Ne fais plus l’intéressante
Ne cherche plus à faire envie… »
« Tu parles bien , mère alouette,
Mais moi je ne suis rien sans le poulailler »

Le fabuliste méconnu ( 5 )

Un bûcheron armé d’une serpe acérée
Faisait le ménage chez les ormeaux
Un groupe de jeunes arbres
Sur un abîme étendaient leurs rameaux
Juste en contrebas l’un d’eux rassurait
Par sa souple vigueur
Le bûcheron lui promit
De le laisser seul grandir en majesté
« Ta tête ira toucher les cieux »
Le jeune orme se laissa séduire
Et servit volontiers de passerelle
Le bucheron audacieux nettoya la région
Et n’oublia pas l’arbre qui l’avait aidé
Il en fit un fagot comme des autres
Les traitres reçoivent souvent pour récompense
La haine des vaincus le mépris des vainqueurs

Le fabuliste méconnu ( 4 )

Trois chevaux malades
Se retrouvèrent à l’hôpital vétérinaire
Tout en mangeant du foin
Ils se firent des confidences :
« Moi, je fus un artiste fameux
Ma spécialité les sauts périlleux
Je ne craignais ni les pétards
Ni les feux d’artifice »
« Moi j’ai ma vie durant été
Au service des altesses
J’ai même sur mon dos
Porté une fois un roi »
« Moi je n’ai eu ni talent
Ni maître prestigieux
J’ai servi des manants
De pauvres gens
Qui ne m’ont pas épargné les coups
Mais à qui j’ai rendu bien service
Attelé à une charette
J’ai transporté leur foin leur fumier
Leur récolte et toute la famille
Je ne suis pas aussi honorable que vous autres
Mais j’ai été bien utile »
Le premier reprit :
« De toutes manières notre mort prochaine
Nous mettra à égalité »

Le fabuliste méconnu ( 3 )

Un immense serpent régnait
Sur les terres émergées
Antilopes, daims, chevreuils bien sûr
Mais aussi tigres et lions
Etaient sa proie
Les temps passèrent
Les mammifères prirent de l’assurance
Le serpent perdit de sa superbe
Ce fut à son tour d’être pourchassé
Notre serpent se convertit
A la religion nouvelle
Il se rabattit sur les moutons les lièvres
Et même les écureuils
Dont l’un osa lui adresser la parole :
« Je te croyais changé ! »
« Oui, bien sûr; mais est-ce ma faute
Si les moutons sont des séditieux
Les lièvres des factieux
Et tous les écureuils des traîtres ? »

Notre temps est rempli de faux pénitents
Ils changent de peau mais pas de nature
Les serpents restent des serpents

Le fabuliste méconnu ( 2 )

Un renard fondit sur une poule
Qui poussa les hauts cris
Alerté le paysan ajusta son tir
Et d’un coup de fusil
Cassa l’aile à la poule
Et l’épaule au renard
Les voilà tous deux étendus gémissant
« C’est toi », dit le renard, « misérable engeance
Qui es cause de ma mort
Grâce à tes hurlements »
« Quoi ! » dit la poule
« Il m’était interdit de protester
Contre le sort infâme
Qui m’était infligé ? »
Le paysan mit fin à l’entretien
En mettant la poule à la broche
Puis il fit de la peau du renard une sacoche
Laissant la viande au chien

La poule est le peuple
Eternelle victime
Le renard est l’oppresseur
Sous des apparences diverses
Y compris de sauveur

Le fabuliste méconnu ( 1 )

Dans l’infernale pétaudière
Satan tenait cour plénière
L’ambition se présenta la première
C’est là son habitude
L’intrigue la suivit de près
Puis vint une divinité la cupidité
Satan était content
Son empire s’étendait
La terre entière était concernée
Une petit voix se fit entendre
Au milieu des murmures de l’assemblée :
« Et moi ? Et moi ?! »
C’était la vanité
Jeune belle joliment attifée
« N’est-ce pas moi qui
Accompagne tous les vices
Et les fait fructifier
Qui corrompt toutes les vertus ?
A moi seule je nourris
Les espoirs et les haines… »
Elle aurait poursuivi longtemps
Si la satanique assistance
N’avait interrompu son éloquence
Par des bravos sans fin
Satan solennel ne perdit pas de temps
Et proclama le XXI° siècle
Siècle de la vanité