Les fables de Fabre 79

Une chèvre un mouton et un cochon gras
Montés sur une charette
S’en allaient au marché
Le pourceau criait en chemin
Comme si la mort était à ses trousses
Ses compagnons de peur d’être assourdis
Le priaient de se taire
Il répondait que peut-être
On prendrait au mouton sa laine
A la chèvre son lait
Mais que lui n’était bon qu’à être mangé
Le pourceau raisonnait
A quoi bon ?
Quand le mal est certain
Ni la peur ni la plainte
Ne changent le destin

Les fables de Fabre 78

Un ours et un vieillard se tenaient compagnie
L’ours ne disait pas deux mots
Laissait le vieux faire ce qu’il voulait
Justement ce jour là il voulut faire la sieste
L’ours le contemplait avec tendresse
Quand il aperçut une mouche
Sur le bout du nez de son ami
Il eut beau faire de la patte de son souffle
La mouche tenait à son perchoir
L’ours prit un pavé et le lança sur le nez
Ecrasant la mouche et cassant la tête
L’ignorance d’un ami est à redouter
Mieux vaut parfois le savoir d’un ennemi

Les fables de Fabre 77

Un rat de peu d’envergure
Entreprit de courir le monde
Pour connaître l’aventure
La moindre taupinière lui parut montagne
Le moindre ruisseau un fleuve
Arrivé sur le bord de la mer
Il ne la regarda pas
De peur de l’abîme
Mais aperçut une huitre ouverte
Blanche grasse épanouie
Il allongea la tête pour gober ce mets appétissant
L’huitre se referma sur lui
En faisant un bruit sec
Le manque d’expérience peut s’avérer dangereux

Les fables de Fabre 76

Méfions-nous des rieurs
Leur talent consiste trop souvent
A se moquer de quelqu’un
Qui n’est pas là
J’en connais un pourtant
Qui est drôle et pertinent
Assis en bas de la table d’un financier
Il n’avait droit qu’à de petits poissons
Il prit le menu et fit mine
De lui parler
Les convives s’arrêtèrent de manger
Il prétendit que les petits poissons à leur grand regret
Ne pouvaient lui donner des nouvelles
D’un sien parent perdu en mer
Peut-être qu’un gros ?
Il obtint bien vite ce qu’il désirait

Les fables de Fabre 75

Un chien portait à son cou le diner de son maitre
Quand un mâtin affreux vint le lui disputer
Le chien comme s’il s’agissait de sa vie
Défendit son précieux colis
Mais deux, quatre chiens surgirent
Avec un but unique : festoyer
Au sixième adversaire notre bon chien
Distribua les reliefs du repas
Sans s’oublier
Que pouvait-il faire ?

Les fables de Fabre 74

Une femme ne sait guère garder un secret
Sur ce point les hommes sont souvent femmes
Pour éprouver celle avec qui il partageait sa vie
Un homme au saut du lit lui confia
Avoir accouché dans la nuit d’un oeuf
Il l’adjura de garder le secret
L’épouse promit ses grands dieux de se taire
Mais dans la matinée courant chez la voisine
Elle lui parla d’un oeuf gros comme quatre
La voisine jura à son tour le secret
Puis se répandit dans le quartier
Au bout de la journée on parlait de cent oeufs
Rien ne pèse tant qu’un secret

Les fables de Fabre 73

Un pauvre hère
Se plaignait de sa misère
Injure suprême
Il fut piqué par une puce
Il alla droit à l’autel sacré
Pour que la divinité souveraine
Le débarrasse de la puce
Et l’humanité entière
De tous les insectes
Piqueurs et sauteurs
Au compte de beaucoup
La moindre bagatelle
Intéresse les dieux et Dieu

Les fables de Fabre 72

Un homme empli de vanité
Ne cessait de se vanter
Auprès d’une anguille
Et d’une hirondelle
« Je sais tout faire
Et tout mieux que vous
Même dans vos domaines limités » répétait-il
Un fleuve arrêta les trois promeneurs
L’anguille en nageant et l’hirondelle en volant
Eurent tôt fait de le traverser
Notre vaniteux les bras ballants
La bouche ouverte
Se demandait encore quoi faire

Les fables de Fabre 71

Un lion se croyait malade
Les courtisans se pressaient
Autour de son lit de douleur
Abondaient en recettes miracles
Le lion les essayait toutes
Et s’en portait plus mal
Seul le renard se tenait à l’écart
Clos et coi
Le loup daube sur l’absent
Le roi le fait enfumer
Le renard se présente modeste à son habitude :
« Sire j’étais en pèlerinage
En vue de votre santé
Je rapporte un avis qui me parait sage
Vous manquez de chaleur
C’est là la cause de tous vos maux
Servez-vous comme robe de chambre
De la peau d’un loup écorché vif
Encore toute chaude et toute fumante
Votre majesté sera satisfaite et guérie »
Le roi goûta cet avis
Il fit écorcher le loup
S’enveloppa de sa peau
Et mourut peu après

Les fables de Fabre 70

Un vieillard de cent ans
Ne voulait pas mourir :
« Je me sens en pleine forme
Même si je n’y vois guère
Et n’entend pas grand-chose
Je suis presque paralysé
Tout mon corps est souffrant
Ou du moins souffreteux
Je ne veux pas mourir
J’ai encore plein de choses à faire
Je n’ai pas rédigé mon testament
Ma femme ne veut pas que je parte avant elle
Nous n’avons pas ajouté une aile
A notre maison de campagne
Je n’ai plus d’amis ils sont enterrés
Je m’en passe très bien
Je ne les aimais pas tellement
Je ne veux pas mourir »
Il s’endormit
Il s’éteignit
Sans parler sans souffrir