Un chasseur chevronné
Attrapa dans son nid un milan
L’exploit est rare et digne d’être salué
Il présenta l’oiseau de proie à la cour
Le milan vola jusqu’au roi
Et lui griffa le nez
La panique fut grande chez les courtisans
Ce souverain avait été à bonne école
Il ne sourcilla point
Et gracia l’oiseau et son maître
Prendre le nez royal pour un nez du commun
Prête à rire et non à pleurer
Les fables de Fabre 20
Une pie entreprit de plaire à un aigle
En lui rapportant les potins du canton
L’aigle dédaigneux s’envola
Elle récidiva avec un porcelet
Qui n’en eut cure
La pie était satisfaite
Comme le montre son costume
Elle tient un double langage
Elle a peut-être deux religions
Les fables de Fabre 19
Une petite écrevisse marchait à reculons
Sa mère lui en fit remontrance :
« Ne peux-tu donc pas marcher droit ? »
« Je marche comme on le fait dans ma famille »
Répondit la fille : « Madame ma mère
Vous même ne marchez vous pas de travers ?
Vous êtes pire qu’un crabe »
La vertu d’un exemple domestique est certaine
Et vaut mieux que le meilleur des discours
Les fables de Fabre 18
Un renard plus matois que bien d’autres
Trouva dans une grange une peau de loup
Il s’en revêtit et imita le maître
Avec un succès grandissant
Devant un troupeau il leurra le chien
Et sans se ménager égorgea une brebis
Puis il entendit un coq chanter
Sans hésiter il se débarrassa de sa défroque
Et courut à la basse-cour
Ne dit-on pas que le naturel revient au galop ?
Les fables de Fabre 17
Discorde et Concorde se disputent l’univers
Souvent au profit de la discorde
Ainsi entre les éléments premiers
Que sont l’eau le feu la terre et l’air
Dans une maison au strict règlement
Chiens et chats s’entendaient paisiblement
Cette paix cessa brusquement On ne sait pourquoi
Certains incriminent une pauvre chienne en gésine
Qui aurait reçu un os de trop
Un conflit de plus s’ajouta à la guerre
Un vieux chat fin subtil et narquois
En voulant à toute la race des souris
Décréta leur extermination
Nous sommes les héritiers de ces vaines disputes
Comme s’il ne suffisait pas de l’univers entier
Les fables de Fabre 16
Un chat voulant faire ses emplettes
Fit chou blanc Il n’avait plus de crédit
Retournant chez lui il aperçut une cohorte de souris
L’air menaçant devant sa porte
Certaines avaient même un coutelas
S’étant faufilé par l’entrée de service
Il vit avec frayeur son salon envahi
Par une troupe de rats patibulaires
Il ne dut son salut qu’à une fuite précipitée
Par un escalier dérobé
Ce chat n’avait pas une vie de chat
Ce qui convient à ce charmant animal
C’est une maitresse avenante aimante caressante
Et surtout une bonne table
Où l’on se sert sans se faire prier
Les fables de Fabre 15
Un singe mourait
Ses congénères des environs
Vinrent le plaindre
En profitèrent pour le voler
Et d’abord le priver de son air
A force de l’embrasser
De se presser autour de lui
Le vieillard s’exclama
Du fond de sa faiblesse :
« Mesdames messieurs
Laissez moi mourir ! »
Les fables de Fabre 14
Un vieux chat attrapa une jeune souris
Et joua avec elle
Qui ne manquait pas d’assurance
Elle déclara au chat :
« Je suis si petite et vous êtes si grand
Je ne peux vous satisfaire
Je me nourris d’un grain de blé
Une noix me rend toute ronde… »
Le chat répondit :
« Me parler ainsi à moi
Vieux et chat ?
Autant s’adresser à un sourd »
Les fables de Fabre 13
Les chèvres ont du caractère
Les mieux domestiquées
Gardent un fond sauvage
Laissées à elles-mêmes
Elles s’aventurent dans des lieux étranges
Inhospitaliers pour l’homme
Venues de deux endroits différents
Deux chèvres se retrouvèrent
De part et d’autre d’un abime
Constitué par un ruisseau
Que traversait cependant
Une très étroite passerelle
Une chèvre mit un sabot sur la planche
L’autre fit de même
Arrivées au milieu
Elles ne surent plus quoi faire
Ni avancer ni reculer
Elles tombèrent toutes deux
Heureusement sans se blesser
Les fables de Fabre 12
Un homme accumulait
Il n’aimait que son trésor
Son trésor de pièces d’or
Louis ducats pistoles
Il comptait calculait supputait
En haut d’une tour
Qui surplombait la mer
Ses comptes n’étaient jamais justes
Son seul compagnon un singe
S’amusait parfois à jeter
Une pièce ou deux par la fenêtre
Dans le gouffre aux nombreux naufrages
Quand il le surprit l’avare
Se plaignit d’abord que le singe
Ne l’imitât pas assez
Puis il le chassa ignominieusement
Plus tard Il constata avec satisfaction
Que ses comptes maintenant étaient ronds