Le fabuliste inconnu ( 226 )

Un dahlia et une violette
Furent cueillis en même temps
Par une petite enfant
Réunis dans le même bouquet
A la grande surprise du dahlia :
« Moi qui suis une élégante
Habituée au grand monde… »
Personne ne lui répondit
Surtout pas la violette trop modeste
Le temps étendit vite sur nos deux fleurs
Ses mains glacées
Elles eurent un sort commun
Jusque dans la mort

Le fabuliste inconnu ( 225 )

Les jours de la semaine se plaignaient amèrement
« Nous trimons pour ce grand con de dimanche »
« Rassurez-vous je travaille de plus en plus
A votre exemple
De plus je fais du sport de la gymnastique
Mais surtout je ne vous rappellerai jamais assez
Que c’est moi qui dissipe les fatigues
Que vous accumulez
Vous travaillez pour moi
Mais moi je vous amuse »

Le fabuliste inconnu ( 224 )

Enfant à l’école les repas du midi
Me paraissaient des festins
Riches et pauvres
Mangeaient à leur faim
Et même se régalaient
Pour la Saint-Charlemagne
Adulte je ne vois que des hommes séparés
Le riche suit un régime pour mincir
Le pauvre s’empiffre et grossit
Le plus pauvre a faim
Où sont les banquets fraternels ?

Le fabuliste inconnu ( 223)

Un poète aux champs
Délirait doucement
A la vue d’une abeille :
« Oh Comme je voudrais comme toi
Donner aux humains le miel
Odorant et fertile
Mais aussi la cire qui…
La cire que… »
L’abeille répondit :
« Je te souffle la rime : utile
Mais à ta place
Je retournerais en ville »

Le fabuliste inconnu ( 222 )

Un oiseau est si content de lui
Qu’il ne chante à plein gosier
Que son propre nom
C’est le coucou : « Coucou coucou »
Il demande à une tourterelle son avis :
« Je n’aime pas celui
Qui ne chante que lui »

Le fabuliste inconnu ( 221 )

Un morceau de fer supporte mal
D’être rougi dans la fournaise
Puis battu sur l’enclume
Il se transfigure en marteau
Et torture à son tour
Nombreuses sont les victimes
Qui deviennent bourreaux
Le valet passé maitre
Le tribun devenu despote…

Le fabuliste inconnu ( 220 )

Un ignorant s’affola
Quand il apprit par hasard
Que le soleil a des taches :
« Qu’allons-nous devenir ?
Sans lumière, sans chaleur ? »
Dans un journal il lut
Que le phénomène n’avait pas tant d’importance :
« Ce journal est idiot acheté menteur
Il n’est simplement pas question
Que le sublime soleil ait des taches »
Un copain de beuverie lui dit :
« Calme-toi bois ton verre
Et contente-toi de profiter
De l’éclat qu’a encore l’astre suprême »

Le fabuliste inconnu ( 219 )

Dans une petite église délabrée
Il ne se passait plus rien
L’autel lui-même était couvert de pierres
Des jeunes gens la restaurèrent en partie
Et y donnèrent un concert de rock
Devant un maigre public
Mais les pierres se mirent à danser
Et l’unique cloche à sonner

Le fabuliste inconnu ( 218 )

Deux amis en nageant
Descendaient une rivière
L’un songeait à bien faire
A battre un record
L’autre à prendre son temps
A baguenauder
Ils se séparèrent bons amis
Ils se seraient noyés
Dans le flot devenu rapide
Faute de se venir en aide
Si le premier n’avait rencontré une sportive
Le second un pécheur à la ligne

Le fabuliste inconnu ( 217 )

Un lierre souhaitait monter sur un ormeau
Celui fiérot le refusa :
« Je n’aime pas les parasites dans ton genre »
Le lierre s’adressa à un autre voisin qui l’accepta
L’hiver fut long et rude
Le premier ormeau devenait un squelette
Le second était couronné de verdure