Ry 28

Depuis que la famille m’a quitté
Je passe mes journées à m’accorder au cours des choses
Hier belle journée ma foi
J’ai séjourné dans la montagne bleue
Aujourd’hui par contre je me promène en ville
Mon costume est tout rapiécé
J’ai un peu honte quand même
Je bois à mon vieux bol
Appuyé à ma canne témoin de mes vieux jours
Je chante à gorge déployée dans la nuit qui reste limpide
Je déroule avec soin une natte
Sous la lune je m’endors
On ne dira jamais assez à quel point
La lune est protectrice
Qui dira qui osera dire que tout ceci est vain ?
J’aime la vie j’aime ma vie
J’aurais pu choisir un autre chemin
Mon paysage est ce dont j’ai besoin
Pour le corps et pour l’esprit

Je vis à l’écart dans un endroit
Que j’ai soigneusement choisi
Il y a bien des hivers et bien des printemps
Depuis longtemps mes légumes sont des plantes sauvages
Vous avez rire des voisins me donnent du riz
Je suis plutôt satisfait d’avoir peu d’obligations sociales
Au milieu des bois jamais je ne me plaindrais de mon dénuement
En somme je suis plutôt indolent et insouciant
Je suis à mon aise assis ou allongé
Replié ou étendu de toute mon long

Astucieux je porte sur l’épaule une perche
j’y ai accroché des fagots
Je descends de la montagne émeraude
Je vous en ai déjà parlé
Le sentier est escarpé
Je me repose de temps en temps
Alors j’écoute les oiseaux chanter le printemps

Ry 27

Je n’aspire ni à la richesse ni aux honneurs
Je n’espère plus l’immortalité
La postérité est trop paresseuse
Elle dépend par trop de la célébrité d’aujourd’hui
De la mode quoi
Le renom est vide
Il ne sert qu’à ce que je méprise
Dont je ne voudrais sous aucun prétexte
L’argent les filles le confort
Je circule comme je veux
Je passe le temps plein d’entrain
Je regarde passer les trains

Quand on n’a plus désir tout vous contente
Le désir est sans fin
Des petits légumes apaisent très bien la faim
Et le pain ? N’oublions jamais le pain !
L’habit se doit d’être simple
Élégant mais simple confortable
Seul je m’en vas dans le bois
Converser avec un cerf
Je chante je chante pour accompagner les vieilles et les enfants
Je suis joyeux je suis heureux
Je me lave dans le petit ruisseau
Pour me rincer nul besoin d’une grande rivière
j’ai envie de dormir au pied du rocher
Une jolie voix tombe de la montagne

Je ne connais comme paradis que le paradis de l’ouest
Les vieux y sont chez eux
J’ai caché mes traces des fois que des personnes mal intentionnées
Se souviendraient de ma jeunesse
Il y a bien des printemps
Tout est brume et fumée
Ma canne en bois noir m’accompagne fidèlement
Je marche sans but apparent
En fredonnant des chansons
Le torrent aux yeux pers m’assomme de son bruit monotone
Assis sous un chêne je regarde au loin
Les nuages blancs surgir des cimes déchiquetées
Est bien pitoyable celui qui cherche richesse et renommée
Dans ce monde flottant
Dans ce monde où tout flotte
Sans but et sans raison
On gaspille aussi sa vie à courir
Comme un canard décapité
Dans le vent et la poussière

Ry 26

J’ai construit un abri au pied du pic émeraude
Souvent j’omets de parler nourriture
Je mange si peu
Je me nourris humblement
Comme pour le restant de la vie
Nonchalamment
Au loin dans les montagnes du crépuscule
Le son d’un serpent je crois

Aujourd’hui dans l’obscurité
C’est comme s’il y avait mille montagnes dans le crépuscule
Quant à moi je me suis affranchi
Des dix mille montagnes du monde des hommes
Seul assis avec calme sur un petit coussin
Seul silencieux face à la fenêtre vide
L’encens brûle dans cette profondeur nocturne
La rosée est blanche et dense sur ma mince chemise
Il faut finir de méditer Je marche dans la cour
C’est curieux j’ai l’impression de méditer davantage
Davantage mais pas mieux
Tout est-il impression ?
La lune monte au plus haut

J’ai habité longtemps dans une forêt profonde
Les lianes vertes poussent d’année en année
Nulle affaire d’hommes ne me harcèle
Miraculeux j’entends un bûcheron chanter
Je vais au soleil rapiécer un pantalon
Qui a beaucoup souffert le pauvre
Sous la lune je récite quelque vers
De ma composition
Il n’y a qu’eux que j’aime
Que j’aime vraiment
Je voudrais dire à vous tous
Que nous n’avons pas besoin de beaucoup
Pour être contents

Ry 25 Un jour jeune

Un jour jeune j’ai tout jeté
Le bon et le mauvais
Le bien et le mal
Depuis pas mal de temps
J’enviais secrètement ceux qui ont le courage
De renoncer au monde
Un jour donc je partis en pèlerinage
Sur une piste vide
Sans but précis
Le jour même je suis revenu
Je suis revenu de tout

Je suis rentré chez moi
Au pied de cimes abruptes
Dont je ne connaissais même pas le nom
J’ai choisi une hutte tranquille
Je vis dans le dénuement
Je ne connais pas de dénouement
A cette situation ridicule

Je n’ai rien à faire
Je suis seul on me laisse tranquille
J’écoute les oiseaux
Ils me tiennent lieu de musique
Je regarde les nuages
Ce soir ce sont des voisins
Nous sommes très proches
Je rince mon linge dans une source limpide
Des pins surtout et des cyprès aussi
Me fournissent du bois de chauffage
Je suis véritablement à l’aise
Je chante allègrement cette belle matinée
Elles le sont toutes

Ry 24

Je suis de retour Tout est dispersé
Je n’ai pas de dernière parole
Je n’aurai pas de mot de la fin
Je crains d’être fermé à la lumière infinie

Avec du papier et un pinceau
On peut plus qu’avec une lance et une épée
La journée déjà se termine
Les nuages de la prospérité
Ont des formes changeantes

Je ne sais rien Je connais si peu de choses
Que laisserai-je en héritage ?
Les fleurs les oiseaux les arbres
Les fleurs au printemps
Les oiseaux en été
Les fleurs et les oiseaux multicolores
Les feuilles rouges en automne

Ry 23

Le monde regorge de jade et d’or
Au début du printemps
Venez me rendre visite l
Les fleurs précoces du prunier
Jouxtent l’auvent
Sous la lune ce soir
Je partage avec toi

Formuler en mots m’est très facile
Arthrose
Mon corps est encore aisé à supporter
Quand ? Quand ?
La personne que j’attendais est arrivée
Je la regarde présentement
Je ne demande rien de plus
Rien de trop

Les feuilles tombent
Dessus dessous
Les vagues marines
S’approchent s’en retournent
Claire est ma parole

Ry 22

C’est bizarre je donne à manger à un petit oiseau en cage
Ce qui est étrange c’est que nous sommes des étrangers
L’un pour l’autre d’abord
Ensuite parce que nous ne sommes pas chez nous
Moi je suis à mille lieues de mon ermitage
Lui je le sens il se languit de son nid
Dans la montagne profonde
Moi aussi de jadis j’ai quelques souvenirs
Plus même que de naguère

Quand je pense à jadis
Je ne sais pas si je suis dans le rêve ou dans la réalité
Cette nuit j’entendais la pluie
Je ne sais pas si j’étais rêve ou réalité

La pluie tombe
La pluie tombe sans cesse
La tristesse de ce jour m’envahit
Surtout que c’est déjà la nuit

Ry 21

Je voudrais citer le grand Ryökan :
« Qui dit que mes poèmes sont des poèmes ?
Mes poèmes ne sont pas des poèmes
Si vous comprenez que mes poèmes ne sont pas des poèmes
Alors nous pourrons parler poésie »

Je n’ai pas le génie du grand Ryokan
Peut-être n’ai-je même pas de talent
C’est malheureusement de cette façon
Qu’il faut comprendre que mes poèmes ne sont pas des poèmes
Ou qu’au mieux ce sont de mauvais poèmes
Quelle qu’en soit la valeur un poème est un hommage à la poésie

Partout j’entends les clameurs d’hommes et de femmes
Loin de tout dans ma hutte je les écoute Je les perçois
Je suis seul parfaitement au calme
Comment rendre grâce ? Je brûle un peu d’encens

Ry 20

J’ai atteint le fond et je suis sorti de l’autre côté
Dans le petit chemin je marche à l’ombre de quelques cèdres
Je ramasse des filles mortes
Timides et osées Je voulais dire des filles
Non des feuilles je voulais dire des feuilles
Rien de ce qui est écrit n’est vrai

Brûlant des branchages avec leur feuillage
J’entends la pluie nocturne
Elle ne me dit rien de bon
Il y a un moment j’étais face au couchant

J’ai séjourné autrefois dans cet endroit
J’y retourne seul avec ma canne solitaire
Je suis vraiment seul je ne suis plus solidaire
A travers les murs écroulés
Renards et lièvres se sont frayé leur chemin
Le puits asséché est assiégé par des bambous
A la fenêtre où je lisais les araignées ont élargi leur empire
Ce que j’appelais autrefois ma plate-forme de méditation
S’est écroulé comme tout ce qui reste de civilisé
Un enchevêtrement de petites plantes sauvages
A englouti le perron
Ce qui est petit naturellement l’emporte aisément
Sur ce qui est grand humainement
De petits insectes crient sur moi
Je ne puis me résoudre à repartir
Je n’aime pas être ainsi indécis
Je reste tout triste devant le soleil du crépuscule

Ry 19

Jeune j’ai quitté ma mère et mon père
Pour voyager en France et à l’étranger
Je n’ai jamais imaginé imiter le tigre
Je ne suis pas parvenu à imiter le chat
Désormais si des gens veulent me connaître un peu
Je leur réponds : « Je suis juste le même vieux Guy »

Sur un versant de la montagne
A l’ubac sous les arbres feuillus
Combien d’années sont passées ?
Le moment est venu de prendre congé
De prononcer des adieux sincères
Mes pensers se rabougrissent comme herbes d’été
Quand arrive la mauvaise saison
Je m’éloigne avec lenteur tel l’étoile du soir
La hutte est maintenant hors de ma vue
Le petit bois lui-même n’est plus visible
A chaque tournant à chaque virage
Sur ce long chemin
Je me retourne et je regarde
Du côté de la montagne

Je me répète Je me suis réfugié dans un petit ermitage
Enfant j’ai étudié la littérature je ne suis pas devenu un lettré
Jeune homme je me suis essayé à la politique
En définitive je ne sais plus rien et je n’ai rien à transmettre
Aucune lampe aucune allumette
Aujourd’hui je suis installé dans cette hutte
Gardien de mon propre temple
A moitié ruine minable à moitié édifice admirable