TT 166

Hélène ne pleurait pas
La pudeur luisait dans ses immenses yeux noirs
La rougeur s’étalait sur ses joues
La crainte lui serrait le coeur
Que les Grecs auprès de leurs noirs vaisseaux vinssent l’insulter
Elle tremblait son coeur battait la chamade
Elle avait couvert son visage d’un voile…
Les guerriers grecs contemplaient cette femme incomparable
Sa beauté et son pur éclat
On la regardait émerveillé comme on regarde une déesse
Ainsi les matelots perdus sur la mer sans fin
Aperçoivent la terre leur apparaître…

Les détroits retentissent des bruits de l’embarquement
Les vaisseaux virent et bondissent pour prendre la mer
Les armes des morts d’hier pendent à la proue
Les têtes scalpées des Troyens leurs lances et leurs boucliers
Les chefs d’armée versent les libations de vin dans l’eau noire…
Les captives désespérées tournent leurs yeux vers Troie..

TT 165 Quintos

Achille retira sa pique du cheval rapide
Et de la malheureuse Penthésilée
Tous deux palpitèrent une dernière fois
Achille arracha le casque de la divine morte
Semblable aux rayons du soleil et aux éclairs du tonnerre
La fille resta isolée dans la poussière et le sang
Mais pareille aux déesses
Achille regretta de ne pouvoir l’enlever comme femme
Dans sa patrie aux beaux chevaux
Un chagrin cruel lui rongea le coeur
Comme le jour où il perdit Patrocle son ami

Parmi toutes les captives au coeur transpercé
Briséis la compagne de lit du superbe guerrier
Affaissée près d’Achille mort
Se déchirait la poitrine la splendeur de sa chair
Elle hurlait de toute sa voix
Sur sa blanche poitrine se gonflaient de saignantes meurtrissures
On aurait dit du sang rouge se mélangeant à du lait…
Elle regrettait à la fois son homme et son propriétaire

TT 164

Le dernier voyage d’Orphée :
J’ai présenté les victimes aux ombres
j’ai mis les trois chiens sur le bûcher
Je revêtis mon manteau de cérémonies noir
Je frappai le bronze maléfique
La divine Mégère me comprit instantanément
Elle et ses copines rompirent les cavernes de l’abîme…
Une fumée noire se répandit
A travers la flamme des enfers les créatures s’éveillèrent
Terribles impossibles à regarder épouvantables cruelles
La première est Pandore…
Ensuite trainaient un cheval et une chienne
Au milieu était une Tête sauvage
Les bêtes tournaient en rond
Les Expiations bondissaient du même pas

RG 131

Septembre divague un peu
Il danse sur du raisin bleu
Il a du plaisir à retarder l’aurore
Avec octobre la peur commence
Novembre déjà a froid
Décembre éteint la lumière avant d’en rallumer d’autres
Plus artificielles que moi
En janvier les fleurs sont mortes
Février juge qu’il est grand temps
De nous faire glisser à chaque pas
Mars a des cheveux de nuage
Avril explose en plein jour
Avec ses cheveux de lilas
Mai est délicieusement champêtre
Juin ressuscite pour de bon les rosiers
Juillet aime l’amour qui utilise
L’échelle aux fenêtres
Août favorise les fruits
Et annonce les raisins mûrs
Quant à moi mon humeur n’est pas changeante
Je t’adore l’année longue

RG 130

Donc nous n’aurions pas de visite
C’est pour vous seule que mon poignet porterait
Ce bracelet d’or fin
Aussi joli que la forêt
Par contre mon long collier d’opale
Qui emprisonne l’arc-en-ciel
C’est pour nous deux que je le montre
J’aime le manteau d’argent très pâle
Qu’un matin vous avez apprécié
J’aurais sans doute souvent
Ces yeux où passe mon angoisse
Le soir j’aimerais que vous veniez vous asseoir
Sur la chaise basse près de moi
Ma tendresse vite inquiète
Vous prendrait dans des bras jaloux
Je renverserais votre tête
En arrière sur mes genoux
Afin que les lumières vous soient douces mon amour
Je déposerais légèrement mes doigts
Devant vos paupières
Abat-jour rose de mes rêves heureux
Et de mes cauchemars

RG 129

Dans cette maison dont je rêve
Que je rêve assidument
La journée aux yeux inquiets
Ne saurait que le temps se lève
Qu’à la poésie de mes projets
Pas de pendule dans l’intérieur
Mais une horloge au frontispice
Arrêtée à midi ou minuit depuis une éternité
Pas de boussole dans aucun coin
L’heure se voit à mon destin
Qui n’est qu’un caprice
La brise elle-aussi suivrait mon sort
Triste ou gai c’est selon
Pour être tout à fait sages
Nous choisirions nos amis
Parmi les personnages
Honteux ou misérables
Des livres que nous lirions
Le soir à la chandelle
Ainsi va le monde
Chacun voudrait pénétrer un jour
Dans la maison de notre amour
Sa solitude est profonde
A notre regard qui se penche
Quand la sonnette tinte
Il faudrait monter âme blanche
Et des yeux qui ont oublié de mentir

RG 128

Notre intérieur serait une merveille
Grâce à nos soins diligents
Il aurait une très vieille porte
Et des portraits mystérieux
Près d’un rideau étoilé
Un clavecin ne serait que soupir
La fenêtre serait voilée
La commode aurait un secret
D’une main folle et fragile
J’éparpillerais ce secret de style
Un éventail japonais
Un éléphant de nacre
Une image du sacre de Napoléon
Un tableau montrant un petit abbé de cour
Qui perdrait son latin de jour en jour
Chaque soir une marquise
Se croyant à Venise
Perdrait pied devant un dragon

RG 127

Nous n’habiterions pas la ville
La nuit dans l’ombre on verrait
Un astre pur et tranquille
Dans la forêt notre maison
Elle serait blanche comme autrefois
Au nom de la loi nouvelle
Le jardin branche par branche
Serait monté jusqu’au toit
Cette maison cette chaumière
Serait un palais pour nous
Elle aurait le rêve pour lumière
Et le silence comme verrou
Chaque jour serait le plus beau
Chaque soir serait le plus tendre
Chaque balcon entendrait
Le récital de nos oiseaux
La belle forêt se refermerait
Sur nos deux sommeils palpitants

RG 126

Quand le gazon ne prévient pas
Trop près d’un gouffre
On se hasarde
Des gens qu’on ne connait pas vous disent :
« Prenez-garde ! »
Vous évitez le danger
Si tu me vois penché sur un gouffre
Si je te vois pauvre amoureuse
Marcher au bord de ton amour
Prévenons-nous l’un l’autre
Mon coeur brisé tombe de détresse en détresse
J’essaye de me raccrocher
Entre fleur et rocher
Au dernier cri de ta tendresse
Un brin d’herbe

TT 163 Saint Grégoire de Nazianze *

J’ai failli je t’ai manqué Verbe Vérité
Je n’arrive pas pur à la nuit noire
Mes pieds ont trébuché de partout
Voici la nuit voici l’Ennemi !

J’ai perdu le jour d’hier
Je fus livré à ma colère brutale

Ma patrie ma chère jeunesse
Tout ce que j’ai eu par ta chère convenance
Et toi toi-même o ma chair
Si fautive et si chère
Je fais don de vous

* Prélat chrétien du IV° siècle après le Christ