Une moitié d’éventail un métronome
Immobile dans le temps
Bobine sans fil à dévider
Crayon déminé chaussé d’un gomme
Petits ciseaux bizarrement coiffés d’un dé
Un baromètre invisible
Un clou petit détaché d’on ne sait où
Un minuscule éléphant vert
Anneau sans clef
Rideau à fleurs qui tomba d’une tringle
Bague sans saphir qui glissa d’un doigt
Pelote qui n’a plus d’épingles
Un jeu de cartes grisonnant
Livre que personne n’a voulu lire
Car ce n’était pas un roman
Un petite ombrelle tristement pliée
Un soulier tout seul
Indicateur pour une gare qui a été supprimée
Fer à cheval sans cheval
Une corde sans guitare
Un verrou sans porte
Un réveil cassé
Agenda dont les adresses sont mortes
Dont le présent est du passé
Faisceau d’herbes sèches
Timbre abimé à visage de république
Petit coffret sans intérêt marqué fragile
Une image pieuse
Flacon vide
Un presse-papier rempli de neige
Si seulement on le renverse
Un petit coquillage qui chante la mer
Des objets qu’on appelle souvenirs
Et dont personne ne se souvient
RG 100
La poupée aux yeux de faïence
Dort dans l’herbe parmi les fleurs
Le jardin entier semble une danse
De soleil et de bonheur
Au métronome de mon coeur
Le printemps règle la cadence
Sur notre antique crédence
Un sablier moqueur demande :
Qu’est-ce que l’existence ?
Des yeux en fleur des yeux en pleurs
De pauvres yeux de faïence
TT 120
Je me suis marié
Je t’invite à fuir le mariage
L’embarras où tu cours
Est un vaste océan
Mais contrairement aux navires
Il ne reste pas un marié
Qui puisse s’échapper
Regarde ces tombeaux qui bordent le sentier
Ici dorment pour l’éternité
Les rois les tyrans les sages
L’or le sang la gloire la beauté
Le temps n’a rien laissé
Il unit au tombeau
Tous les humains
Homme ne vise pas au dessus de l’humain
Ne lâche pas ce qui est, à la recherche de l’invisible
TU ES PROPRIÉTAIRE de beaucoup de terres
Mort tu n’auras plus que quatre pieds de terre
On peut faire acte de présence
Les vrais vivants sont ceux qui ont l’argent
Les dieux aiment laisser mourir
Les jeunes gens qui les adorent
Humain trop humain…
TT 119 Ménandre
Et si les seuls dieux étaient le sol le vent le feu l’eau le soleil l’étoile ?
Pour moi les dieux de nos foyers sont l’argent et l’or
Il suffit de payer à bon escient
Et tu verras les dieux faire partie de tes gens, de tes domestiques
Pendant que la trombe tonne et s’avance
Une existence s’écoule
Je caresse un corps solide
Mais déjà je fais dans l’abîme
Un éternel naufrage
Je ne connais rien de plus malheureux
Qu’un vieillard amoureux !
Il souhaite un plaisir
Que l’âge lui dénie
AP 39
Devant la porte de Marguerite
Valentin, son frère : Ma petite soeur, tu étais un prix de vertu Maintenant tu nous apportes la honte ! Les voilà ! Il y en a un qui n’a plus longtemps à vivre !
Faust et Méphisto se présentent Méphisto chante en s’accompagnant à la guitare :
Devant la maison
De qui t’adore
Petite Louison
Que fais-tu dès l’aurore ?
Au signal du plaisir
Tu entres fille
De la chambre du drille
Tu n’en sors pas fille
Il te tend les bras
Tu cours à lui bien vite
Bonne nuit ma petite
Résiste au moment fatal
Si ton galant ne t’offre pas
L’anneau conjugal
Valentin s’avance : Au diable la guitare et ensuite le chanteur !
M : Au vent la flamberge ! Allez y docteur !
V. tombe : O ciel !
M : Le lourdaud est apprivoisé Maintenant filons !
Marguerite sort de sa maison : Que s’est-il passé ? Mon frère !
V : Ce qui est fait est fait Tu t’es livrée à un homme, bien d’autres suivront, catin La honte est sur toi Les honnêtes gens vont s’écarter de toi comme d’un cadavre infect Putain, tu vas payer cher ta putasserie Voilà Maintenant je meurs en brave
M : Peine d’enfer ! mon frère !
AP 38
Une statue de la Vierge avec des fleurs nouvelles
Marguerite entre avec des fleurs :
O mère des douleurs, aie pitié de ma peine
Tu as contemplé la mort de ton fils
Tes yeux se tournent vers le Père
Qui souffrira avec moi le mal qui déchire mon sein ?
Où que j’aille je traine une amère douleur
Dès que je suis seule je pleure et je pleure
Mon coeur se brise
J’apporte ces quelques fleurs de mon jardin
Notre mère, secours-moi ! Sauve-moi de la honte et de la mort !
AP 37
Marguerite et Lisette sont au lavoir portant des cruches
L : Tu sais, Barbette…
M : Je suis un peu isolée
L : La belle Barbette, si distinguée… Maintenant quand elle mange, c’est pour deux… Il fallait qu’elle fût la première en tout… Son coquin l’amadouait avec toutes sortes de cadeaux… Maintenant sa fleur est loin…
M : La pauvre !
L : Plains-la ! Tu ne te souviens pas quand nous deux nous étions prisonnières dans nos maisons et cette coquette restait avec son amoureux dans l’allée sombre…
M : Ils sont comme fiancés
L : Tu parles, il s’est déjà envolé… Si elle le rattrape, nous répandrons du lisier devant sa maison…
Haïku
Appuyé contre l’arbre nu
J’attends une étoile
Il était temps
Les nuages ont des cimes
Comme les montagnes
Des hautes et des moins hautes
Le papier chinois est écarlate
Les feuilles d’automne sont rouges
Se contenter du rose ?
Haïku
Un arbre d’été
Porte une épée au côté
Il se trouve dans la montagne
Mon premier lever de soleil
Il y a un nuage
Comme un nuage dans un tableau
La solitude d’un feu d’artifice
Je me demande si je ne préfère pas
Les étoiles filantes
RG 99
Ma soeur avait une poupée
Que j’affectionnais
Comme une mystérieuse amie
Aujourd’hui elle parait
Plus triste et plus belle
Que lorsque nous jouions avec elle
Elle me parait prodigieuse
Comme qui revient de très loin
C’est fou comme ses souliers sont petits !
C’est curieux que ses sourcils
Soient perpétuellement étonnés
Ma soeur sa poupée et moi
Nous mélangions les secondes
Hélas ! Un monde séparait
Les mains qui se tenaient
Du son donnait son âme
A la petite dame
Du sang gonfle nos coeurs