WS 31

Ton sein s’est enrichi de tous les coeurs
Que me manquant j’ai supposés morts
Et là règne l’amour ainsi que tous ses rôles amoureux
Et tous ces amis que j’ai crus enterrés.
Combien de larmes saintes et obséquieuses
Ce cher amour religieux a dérobées à mes yeux
Comme l’intérêt des morts qui parait maintenant
Fait de choses volées cachées en toi !
Tu es la tombe en qui vit l’amour enseveli,
Avec les trophées de mes amants
Dont j’ai donné mes parts de moi à toi :
Ce dû à beaucoup maintenant est à toi seul.
Leurs images que j’aimais je les vois en toi
Et toi qui es eux tous tu as tout le tout de moi

WS 1 quart

Seul tu n’es que néant
Je fais de l’amour des femmes mon trésor
Quand je pense à toi le souci cache sa tête hideuse
Il est bon de se dépasser soi-même à son apogée
Aussi longtemps que tu vis la poésie te donne vie
Je n’échangerais mon sort pour rien au monde
Je ne suis pas la conquête de la mort
On se protège parfois en se laissant aller
Je ne me montre pas là où l’on pourrait m’éprouver
Le parfum de la fleur distillée séduit l’hiver
Tu te dessines toi-même
Je suis bienheureux d’aimer et d’être aimé
L’essentiel c’est d’aimer

TWR 157

Voir TWR du 5/10/2017

Jethrô est ami fidèle
Connu pour sa constance et sa hauteur de vue
Quand il parle il peut vous interdire
De plaisanter
Il aime montrer ses œuvres
Il n’est guère intéressé
Par le travail d’autrui
Il ne supporte pas l’idée
Que la mémoire puisse être chagrine
Jethrô ressemble à ces médecins
Qui, à ces patients qui leur disent : « Bonjour, docteur, comment allez-vous ? »
Répondent : « C’est à vous qu’il faut poser la question »
Il parle de sa première femme
Comme si elle était toujours là
Et de sa seconde comme si elle était déjà morte
Il commence par être hanté par la mort

TWR 156 + WS

Retrouvez TWR 155 le 6/10/2017 et TWR 154 le 5/10/2017

Shakespeare m’accompagne depuis mes onze ans grâce à ma mère
J’ai toujours été subjugué, voir surplombé par le grand Will
Les sonnets n’arrangent pas ma situation
Je suis facilement dépassé par la logique métaphorique, voire amphigourique, du Barde
Je répète qu’elle appartient à une esthétique précieuse, maniériste qui a triomphé en Europe occidentale à la fin du XVI° siècle, l’époque de Shakespeare
Je pense que dessous les aspects superficiels de cette esthétique, parfois contestables, il y a une complexité très shakespearienne
Les choses ne sont pas ce qu’elles paraissent être. « Maître-maîtresse », le sexe se perd dans sa dualité. L’unité du corps, du coeur, de l’esprit, de l’âme, voire du sein, se cherche.
Au delà des circonvolutions du réel surgit l’idée platonicienne. La beauté est une idée aussi importante à son niveau que la vérité et la justice, mais plus mystérieuse.
Lire Shakespeare en français : Un excellent traducteur de l’ensemble de l’oeuvre a été le fils de Victor Hugo, François-Victor Hugo, dont le travail me paraît méconnu.
Parmi les traducteurs de sonnets, citons le poète Yves Bonnefoy.
Ma présentation des sonnets : Je respecte l’ordre des sonnets
Quand je mets un « bis », c’est une première réflexion en vers
Quand je mets un « ter », la réflexion est plus systématique
Quand je mets un « quart » la réflexion en vers est plus systématique encore et provisoirement finale
Conclusion : dans mes traductions de ces sonnets, je ne prétends pas faire joli, mais plutôt donner à comprendre

WS 21 ter

Laissons faire ceux qui aiment les histoires
Je ne complimente pas ceux qui ne se vendent pas
Apprend à lire ce que les silencieuses amours ont écrit
Entendre avec les yeux appartient au fin du fin
Ne sois pas de ceux qui ne dessinent que ce qu’ils voient
Ils ignorent le coeur
Je suis bienheureux d’aimer et d’être aimé
Là où personne ne me bouge
Je t’aime je t’aime Je ne montre pas ma tête là où l’on peut m’éprouver
Mon corps le jour mon esprit la nuit
Ne trouvent pas de répit
Chaque jour chaque nuit renforcent l’éternel chagrin
Je n’échangerais pas mon sort pour celui des puissants
Quand je pense à toi, le souci cache sa tête hideuse

WS 9 ter

Tu n’aimes pas les autres
Fabrique-toi un autre toi-même
Rien ne protège à la fin de la faucheuse
Ne connais-tu que des prodigues ?
Ta fin sera une malédiction pour la vérité
Je suis en guerre avec le temps par amour pour toi
Je te greffe tout ce qu’il t’enlève
Mais tu dois vivre dessiné par toi-même
Tu te protèges mieux en te laissant aller
Si un enfant à toi vivait en ce temps-là
Tu vivrais deux fois
Aussi longtemps que tu vis la poésie te donne la vie
Mon amour dans mes vers vit toujours jeune
Fais de l’amour des femmes ton trésor

1 ter

Ménageons le monde comme s’il était une fleur
Il te réchauffera quand tu auras froid
Ne soyons pas gloutons
Ne dévorons pas ce qui est dû au monde
Tu rajeuniras quand tu vieilliras
Ton image ne mourra pas avec toi
Mais ta beauté vivante, qui aurait pu te survivre,
Devra te suivre au tombeau
Le parfum de la fleur distillée convainc l’hiver
Tu t’entêtes mais tu n’es pas la conquête de la mort
Tu te dépasses toi-même à ton apogée
Tu mourras sans égards Seul tu n’es que néant

WS 30

Quand aux sessions de la douce pensée silencieuse
Je rassemble la mémoire des choses passées
Je soupire au manque de mainte chose aimée
Les vieux chagrins à nouveau ne voilent pas les dégâts sur mon temps si cher.
Ensuite puis-je noyer un oeil inhabitué à flotter
Car des amis précieux se cachent dans la nuit sans dates de la mort,
Et je pleure à nouveau un chagrin d’amour depuis longtemps caché
Et je gémis aux dépens de beaucoup de vues disparues.
Alors je me plains des plaintes oubliées
Et lourdement je radote de peine en peine
Le triste récit des regrets déjà regrettés
Que je paie à nouveau comme si ils n’étaient pas déjà payés
Mais, tandis que je pense à toi, cher ami,
Toutes les pertes sont restaurées et le souci fini

WS 29

Lorsqu’en disgrâce aux yeux de la fortune et des yeux des hommes
Je pleure tout seul mon sort d’exclu
Et je trouble le ciel sourd avec des plaintes vaines
Et je me considère et je maudis mon destin,
Me souhaitant semblable à celui qui est riche d’espoir
Semblable à celui qui posséda des amis
Désirant l’art de celui-ci et l’ampleur de vue de celui-là,
Moins content de ce qui me plaît le plus :
Pourtant dans ces pensées presque me méprisant,
Je songe à toi soudain et mon état,
Comme l’alouette, s’élevant au lever du jour
Du sol morose, chante des hymnes à la porte du ciel ;
Le souvenir de ton doux amour porte une telle richesse
Que j’en méprise le changement de mon sort pour celui des rois

WS 28

Comment avoir un bon retour
Quand je suis privé de repos ?
Quand l’oppression du jour n’est pas allégée par la nuit
Et que le jour par la nuit et la nuit par le jour sont opprimés ?
Chacun quoique hostile au règne de l’autre
Lui serre la main pour mieux me torturer,
L’un par le labeur, l’autre par la plainte
Que mon pénible travail m’éloigne toujours plus de toi ?
Je dis au jour que tu es brillant
Et qu’il t’est redevable alors que les nuages couvrent la ciel
Et aussi pour flatter la nuit à la sombre figure
Quand les étoiles brillantes ne l’éclairent pas.
Le jour chaque jour allonge ma peine
Et la nuit chaque nuit renforce la force du chagrin