Le fabuliste méconnu ( 111 )

Un zèbre et un âne de la même taille
Le premier recouvert d’une ample houppelande
Cheminaient côte à côte
Le soir dans un village le zèbre se montrait à nu
Pour se faire applaudir
Un jour il mourut
Il fut beaucoup pleuré
La femme comme souvent plus ferme
Dans le malheur surtout s’il est domestique
Ecorcha la pauvre bête
Et rajusta la peau sur le baudet
La supercherie fut un succès
Il était dû à la renommée du défunt
Souvent l’habit fait le moine
Il suffit de la rumeur pour vous donner
Un talent de charlatan

Le fabuliste méconnu ( 110 )

Un village était dominé par un chêne séculaire
Sur la place abritée par son vaste ombrage
Les vieillards tranquillement assis
Y oubliaient les misères de l’âge
Et louaient les temps passés
Les jeunes gens le dimanche
Se tournaient autour
Les enfants au sortir de l’école
Y multipliaient les tours
Aucun ne pensait au chêne
Quand l’été desséchait son feuillage
Personne ne l’arrosait
Aucun jardinier n’enlevait la mousse
Le bois mort les parasites
De plus les dénicheurs d’oiseaux
Les tireurs d’arbalète les joueurs divers
Meurtrissaient l’écorce et les branches
Une année le printemps n’eut plus d’effet salutaire
A l’automne l’arbre était mort
Laissant un vide immense
Tous les villageois pleurèrent son absence
Louèrent sa magnificence

Les humains pour apprécier les choses de la vie
Ont souvent besoin de les avoir perdues

Le fabuliste méconnu ( 109 )

Deux prés voisins étaient très différents
Ils appartenaient pourtant au même vallon
Le premier riche en arbres
Alternait avec bonheur le soleil et l’ombre
Son gazon semblait renaître chaque jour
Le second d’ombrage et de fraicheur pauvrement doté
Ne devait qu’à la tiède rosée du printemps
Quelques jours de verdure et de fertilité
Le soleil de l’été transformait l’herbe flétrie en chaume
Le premier pré suscitait l’intérêt des bêtes et des hommes
La misère du second faisait peur
Vint un jardinier de talent qui porta en quelques saisons
Le second pré au niveau du premier
Notre monde est misérable
Les solutions positives ne manquent pas

Le fabuliste méconnu ( 108 )

Dans un village d’autrefois
Avait lieu chaque année
La cérémonie du boeuf gras
L’animal couronné de fleurs
Marchait lentement
Accompagné de la liesse populaire
Un enfant demanda à son grand-père
La signification de cette fête
L’aïeul lui répondit : « Accompagnons le cortège »
D’un immense édifice ils atteignent la porte
L’enfant demande : « C’est quoi ce palais ? »
« L’abattoir
Le peuple applaudissait la victime
Il applaudira le bourreau »

Les meilleurs favoris de l’outrageante fortune
Ne font parfois qu’un saut
Du piédestal à l’échafaud

Le fabuliste méconnu ( 107 )

Quand Gutenberg ouvrit
De ses mains brusquement tremblantes
Le premier livre imprimé grâce à lui une bible
Il eut un moment triomphal
Il imagina pour l’humanité un avenir radieux
Sans ignorance sans superstition
« Verité et vertu ne sont plus de vains mots »
Il avait pensé à haute voix
Un ouvrier l’a entendu
Qu’il n’avait pas jusqu’alors remarqué :
« Ta remarquable invention ne change rien à la nature humaine
Ce serait du reste impie
Sottise vanité passions crédulité
Continueront de régner
Et envahiront tes livres
Esprit de servitude et mépris du devoir
Despotisme et licence
Ignorance et faux savoir
Feront du livre la puissance et l’attrait
Ta bible elle-même sera bientôt
Contestée divisée »
Gutenberg ébranlé se retira
Pour méditer avec une chope de bière
Il finit par conclure :
« Dans tout ce que fait l’homme
Il y a du bon et du mauvais
Inextricablement mêlés
Il n’empêche mon invention
Aidera au progrès des connaissances humaines »