Lao 6

L’esprit de la vallée ne meurt pas
C’est l’esprit de la naissance
Et la renaissance
La rencontre entre ciel et terre

La vallée à son commencement
N’est qu’un filet de vie
On peut y puiser
Sans qu’il s’épuise

Le ciel et la terre persistent
A quoi doivent-ils leur naissance
Leur persévérance ?
On met en avant le sage

Ils ne vivent pas pour eux-mêmes
Le sage n’a pas le souci de son corps
Par là même son corps se maintient
Son moi s’accomplit sans moi propre

Eso 30

Un riche homme organisait un grand festin
Les animaux présents apportaient des cadeaux
Un serpent se présenta une rose dans la gueule
L’homme : « Je refuse tout ce qui vient de ta bouche  »

Un quidam prétendit avoir enfermé tous ses biens
Dans un tonneau et le confia à un mendiant
Celui-ci souleva le couvercle
Tous les biens s’enfuirent

Le môme se moquait de tout
Selon lui le taureau aurait du avoir des yeux sur les cornes
Le coeur des humains aurait dû être bien visible à l’extérieur
Les maisons auraient dû être toutes sur roues

Un homme distingué organisa une fête déguisée
Les animaux se firent une joie
Sauf la tortue qui affirma :
« Pas question que ma maison ne se déplace pas avec moi »

Eso 29

La pudeur oubliée se demandait
Où se placer dans le corps humain
On lui proposa le fondement
Dépitée elle accepta

Un renard avait reçu un office
Dont il n’était pas peu fier
Voyant un escarbot voler
Il sauta dehors

Les humains reçurent une dose égale d’intelligence
Les humains de petite taille furent bien servis
Les humains de grande taille furent desservis
Cela est moins vrai aujourd’hui

Deux apprentis archers se disputaient un titre
L’un envoya sa flèche et atteignit sa cible
L’autre envoya sa jambe
Le match fut annulé

Eso 28

Deux hommes se haïssaient sans savoir pourquoi
Ils avaient pris le même bateau
L’un se tenait à la proue, l’autre à la poupe
Il fut annoncé que le navire allait sombrer par la proue
« Je vais voir mourir mon ennemi »

Une vipère était emportée sur un fagot d’épines
Par le courant d’une rivière
Un passant s’écria :  » Ils sont aussi antipathiques
L’un que l’autre »

Une vipère égarée dans l’atelier d’un forgeron
Demanda son aide à une lime
La lime répondit :  » Non, mais ça va pas !
Je prends moi je ne donne pas »

Deux vipères se disputaient un coin d’étang
Les grenouilles promirent leur appui à chacune
La vipère victorieuse : « Vous aviez promis de m’aider »
« Nous, nous combattons par le chant seul  »

Eso 27

Il était question de nourrir les humains
On leur procura des terres
Avec l’obligation de les travailler
La terre se félicita d’être basse
Pour les ennuyer

Un soi-disant devin
Avait perdu son troupeau
Une corneille levait les yeux au ciel
Il ne tient qu’à cet oiseau de me rendre mon troupeau

Un voleur traînait un chariot
Rempli de mensonges, de fourberies, de tromperies
Le chariot se brisa soudain
Le voleur perdit d’un coup les procédés dont ll avait besoin

Un eunuque souhaita qu’un sacrificateur
Opérât un sacrifice en sa faveur
Pour qu’il devienne père
« Tu n’es même pas un homme »

Eso 26

Une biche borgne paissait sur le rivage
De son oeil sain elle surveillait la terre
Elle ne voyait rien de la mer
Des gens montés sur un bateau
L’ajustèrent et l’abattirent

Un chevreau abrité dans une maison insulta un loup qui passait
Le loup très calme répondit :
« Pauvre petit ce n’est pas toi qui m’injurie
C’est la maison qui te loge »

Un chevreau menacé par un loup
Le supplia avant toute chose
De danser pour lui
Ainsi le loup attira-t-il les chiens

Un vaniteux chez un sculpteur
Lui demanda combien coûtait une grande statue
Puis il avisa une petite qui lui ressemblait un peu
« je te la donne pour le prix de l’autre »

Eso 25

Un grand sapin discutait avec une grande ronce
« Grâce à moi nous avons des palais »
« Tu te laisses abattre et scier
Je préfère ma condition misérable  »

Un cerf admirait ses bois
Et méprisait ses jambes fluettes
Poursuivi par un lion il se réfugia dans un bois
Ses cornes se prirent aux branches

Une biche poursuivie par des chasseurs
Se cacha dans une vigne
Affamée elle brouta des feuilles qui remuèrent
Les chasseurs la tuèrent à coups de flèches

Une biche poursuivie par des chasseurs
Se réfugia dans l’antre d’un lion
« Je craignais les hommes
Et maintenant je suis la victime d’une bête féroce »

Eso 24

Le philosophe cynique Diogène
Fut insulté par un homme chauve
« Je ne réponds jamais à une insulte
Je félicite les cheveux qui ont abandonné
Ce méchant crâne »

Un homme en bonne santé fit passer
Une rivière en crue à Diogène
Puis il se précipita pour aider une autre personne
Diogène dit : « C’est une manie chez lui »

Des chênes se plaignaient d’être abattus
A grands coups de hache
Un orme leur signala que seuls les chênes
Fournissent les manches des cognées

Un pin fut abattu Avant de disparaître :
« Je n’en veux pas tant à la hache
Qu’aux coins
Tirés de mon propre bois »

Eso 23

Une génisse se moquait d’un boeuf parce qu’il travaillait dur
Et qu’elle ne faisait rien
On détela le boeuf
On s’empara de la génisse pour l’égorger pour la sacrifier

Un chasseur poltron cherchait la piste d’un lion
Un bûcheron lui proposa de le mener au lion lui-même
Le chasseur blêmit d’épouvante
« Je ne veux que la piste pas le lion lui-même »

Un cochon vivait paisiblement au milieu des moutons
Un jour le berger s’empara de lui Il se mit à hurler
Les moutons lui demandèrent de se calmer
« Quand on vous empoigne c’est pour la laine ou le lait
Moi c’est pour la viande »

Des dauphins et des baleines se livraient
Un combat effréné
Un tout petit poisson entreprit de les réconcilier
Un dauphin : « Plutôt crever que dépendre d’un goujon »

Un orateur haranguait la foule sans beaucoup de succès
Il se résigna à conter une fable
Il s’interrompit au milieu et invectiva un peuple
Qui préférait une fable à son discours politique

Lao 5

La voie est vide
Rien ne la remplit
La voie est un vide
Origine de toute chose

La voie émousse tout tranchant
Elle dénoue tous les noeuds
Elle crée l’obscurité
A partir des lumières

Des poussières elle fait une surface unique
Elle se montre à tous
Elle disparaît dans la profondeur obscure
Partout où elle est elle est là à jamais

Elle semble être là
Pour un instant ou l’éternité
Quelle est son origine ?
De quoi est-elle l’enfant ?