Lao 4

L’un ne mène à rien
Le deux est nombreux
Un + un, deux – deux, deux+un
Sa fécondité est nombreuse

N’exalte pas le mérite
On cessera de rivaliser
Ne fais nul cas des choses rares
On cessera de les voler

Mets fin à l’envie
Le peuple sera en paix
Le grand sage fait le vide
Et le plein dans les ventres

Il protège le peuple du savoir et du désir
Mais interdit aux ambitieux de se manifester
Fais le non-faire
Tout rentre dans l’essence de l’ordre

Lao 3

Le beau est beau
C’est tout ce qu’on peut dire
Vient le laid
Qui s’oppose au beau

Les maux s’opposent au bon
Les maux sont nombreux
Le bon est seul
Être et non-Être s’engendrent l’un l’autre

Etant et n’étant-pas s’engendrent mutuellement
Pas d’aisance sans le malaisé
Le long renvoie au court et vice-versa
Le son et la voix sont et ne sont pas le même

Le sage extrême gouverne en ne faisant rien
Il ne refuse rien Il nous nourrit tous
Il ne se prévaut de rien
Il se maintient sans s’attacher

Lao 2

La voie qu’on énonce
N’est pas la voie éternelle
Le nom pour la nommer
Est provisoire

Elle n’a pas de nom
Mais le ciel et la terre en procèdent
On peut lui prêter un nom
Le germe et le terme

Deux noms issus de l’un
L’un qui n’a pas de nom
On ne commence pas par l’un
Indicible ineffable

On commence par le deux
Qui donne l’un
Mystère des mystères
Porte des merveilles

Lao 1 On prend les mêmes et on recommence

Le rite est l’écorce qui mange le fond
Ignorez l’offense Multipliez les bienfaits
Chacun s’échauffe et se dilate
Chacun amasse et thésaurise

Chacun est malin moi seul me tais
Fluctuant comme la mer
Je vais et je viens
Je n’ai pas encore ri

Incivil et grossier
Je me tais
Je m’abstiens
Je te tiens

Chacun paraît malin, malin
Moi je me tais, tais
Suis-je si singulier ?
Je tête encore ma mère

Eso 22

Une tendre épouse fit transporter son ivrogne de mari
Dans un cimetière Il se réveilla transi appela au secours
Sa femme surgit lui demanda comment il allait
« Je me sens mal Apporte-moi à boire »

Un coq marquait l’heure du réveil pour les servantes
L’une d’elles le massacra
La maîtresse se fia désormais à un réveille-matin
Les servantes se levèrent plus tôt

Une poule pondait avec application un oeuf par jour
La maîtresse lui donna davantage d’orge
Pour qu’elle ponde davantage
Trop grosse la poule se résigna à ne presque plus pondre

Une magicienne promettait monts et merveilles
A ceux qui la consultaient
Accusée de sorcellerie elle fut emprisonnée
Un gardien lui demanda conseil

Eso 21

Un laboureur labourant son champ
Tomba sur un magot et se fit un peu mal
Furieux il enterra davantage le trésor
« Toi tu ne me blesseras plus »

Un arbre mort abritait des moineaux et des cigales
Le laboureur voulait s’en défaire à coups de hache
Mais il remarqua à temps un essaim d’abeilles
Il jeta sa hache

Un riche laboureur avait des enfants qui ne s’entendaient pas
Il les réunit leurs montra un faisceau de baguettes
Leur demanda de le casser Ils échouèrent
Il délia le fagot Ils cassèrent chaque baguette à part

Un faux médecin accourut pour soigner une dame
Qui ne voyait presque plus rien il lui vola ses meubles
Il prétendit se faire payer La vieille dame répondit :
« A cause de vous je ne vois plus mes meubles »

Eso 20

Un labourer prit un aigle au filet
Et le libéra à cause de sa beauté
L’aigle l’invita dans son aire
Et lui offrit du thé

Un laboureur resta confiné dans sa ferme
A cause du mauvais temps
Il commença à manger ses moutons, puis ses chèvres
Les chiens se réunirent et s’enfuirent

Un énorme serpent tua le petit enfant d’un laboureur
Celui-ci fou de douleur prit une hache
Attendit près du repaire Le serpent lui dit :
« A quoi bon ? Rien ne te rendra ton enfant »

Un laboureur trouva en hiver un serpent raidi par le froid
Il le mit dans son sein pour le réchauffer
Le premier geste de la bête fut de mordre
Son bienfaiteur et de le tuer

Un laboureur sur le point de mourir demanda à ses enfants
De bien creuser la vigne où il a fait caché un trésor
Les enfants lui obéirent
La vigne gagna au centuple

Eso 19

Un serin chantait la nuit alors qu’il était en cage
Une chauve-souris qui passait par là
Lui demanda pourquoi il ne chantait pas en plein jour
« C’est ce que je faisais et maintenant je suis prisonnier »

Une chatte amoureuse d’un jeune homme
Se déguisa pour lui en fille
Elle continua à chasser les souris
Le garçon lui dit : « Je te préfère en chatte »

Une belette léchant une lime
Y perdit du sang
Quand elle s’en aperçut elle jura
D’ignorer désormais les limes

Un vieillard s’écroula écrasé par son fardeau
Il appela la mort Celle-ci s’en vint bien vite
Lui demanda ce qu’il souhaitait
« Que tu m’aides à soulever mon fardeau »

Eso 18

Trois boeufs paissaient toujours ensemble
Un lion les guettait mais se sentait dépassé par leur nombre
Il imita de loin le gémissement d’un veau
Les boeufs furent séparés par leur course éperdue

Un bouvier menait un chariot vers un village
Il l’abandonna dans un fossé
Se mit à trépigner pleurer et hurler
On lui conseilla de mettre la main à l’ouvrage

Le vent et le soleil rivalisaient pacifiquement
Le vent contraignit un passant à revêtir un manteau
Le soleil en douceur le persuada
De se déshabiller peu à peu

Un bouvier perdit un veau de son troupeau
Il le chercha et le découvrit dévoré par une famille de lions
Il partit le plus loin possible
Avec son troupeau

Eso 17

Deux grenouilles étaient amies
L’une vivait près d’une forêt dans un étang
L’autre dans un mare au bord de route
Elle refusa l’hospitalité de sa copine
Et mourut écrasée

Deux grenouilles étaient amies
Elles voyageaient ensemble
L’une d’elles proposa qu’elles descendent dans un puits
L’autre : « Comment remonterons-nous ? »

Une grenouille se plaignait continuellement
Elle changea de pays pour se plaindre davantage
Elle crut bon de se prétendre médecin
On le lui reprocha à cause de ses échecs prétendus

Deux boeufs traînaient un chariot
L’essieu se mit à grincer
Les boeufs s’arrêtèrent
« Si c’est comme ça, nous faisons grève »