TT 177 Dernière anthologie

A l’apogée de l’empire byzantin au VI° siècle :

Avant même la mort la vie est apparence
Hommes des pays de langue grecque le malheur est sur nous
Amis nous croyons à ce songe qu’est l’existence
Sommes-nous morts ou vivons-nous ?

On nous met en réserve on nous gave pour la mort
Comme un troupeau de porcs qu’une brute égorge

Les délices de la vie sont brêves
Amours délices et orgues…
Le temps court
Il nous livre aux maux des mortels
Et d’abord à leurs mots
Le temps se jette sur nous enfin
Et à chacun apporte la fin

Voici la vie la belle vie
C’est le plaisir ou rien
La vie humaine est brève
Vite le vin !
Et la danse les fleurs Vite les femmes !
Jouissons aujourd’hui
Nul ne connait les demains

Comment suis-je venu ? D’où suis-je venu ?
Pourquoi paraître au jour si c’est pour disparaître ?
Quel est ce moi qui n’a jamais rien su ?
Née du néant au néant aboutissant
L’espèce des mortels n’est rien à jamais
Versons le vin l’ami du plaisir
Le seul remède qui nous puisse guérir

J’ai peu mangé j’ai peu bu
J’ai beaucoup souffert
Je meurs tard mais j’y suis
Rassurez-vous vous y passerez tous

Puisse-je être le vent !
Lorsque tu sors reçois mon souffle
Puisse-t-il dégrafer ta robe !

Que je sois une rose rouge pour toi !
Puisses-tu m’offrir la neige de ton sein !

TT 176 Museios

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Les noces d’Héro et Léandre
Fous d’une nuit d’amour, de lutte et de mystère
Ils réclamaient que vint l’ombre, leur chambrière
Enfin la nuit vêtue de noir se lève obscurément
Donne à tous le sommeil sauf au garçon hardi :
Sur le bord d’une mer aux multiples murmures
Il guette le signal, le feu lointain maudit
Témoin secret de l’heure où s’ouvrira le lit
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Vers la lampe qui brille il se hâte en nageant
Il y va seul s’élance est barque et rameur
Tandis que sur la tour qui domine le rivage
Héro cherche d’où peut venir l’appel du vent sauvage ….
Elle l’a mené vers la tour …
A l’entrée elle tient dans ses bras son fiancé qui halète
Elle se tait L’écume souillait encore la tête de Léandre
L’eau de l’océan ruisselait sur son corps
Elle l’a mené dans sa chambre de vierge
Où tout est préparé pour l’époux annoncé
Elle a lavé entièrement la peau de son aimé
Elle a répandu sur son corps l’huile où la rose embaume
L’odeur de la mer ainsi se dissipa
Comme il halète encore elle le tient serré
Dans la couche aux couvertures chaudes
Comme une épousée elle dit des mots enflammés :
« O toi mon fiancé plus qu’aucun fiancé
Tu as beaucoup peiné plus qu’aucun autre au monde
O toi mon fiancé qui as beaucoup peiné
Te voici délivré de la salure des ondes
Enfin t’a quitté ton odeur de poisson
Que possède la mer aux longs gémissements
Laisse cette sueur entre mes bras serré »
Ainsi dit-elle et lui dénoua sa ceinture
Ils vont découvrir tous deux les secrets
Que garde la déesse dont l’amitié est sûre
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Seul le silence a paré la chambre et le lit
Seule l’ombre a servi la nouvelle épouse
Ce fut un hymen sans hymnes chantés

TT 175 Colouthos

Hermione, fille d’Hélène, s’avança en gémissant :
« Où est ma mère qui m’abandonne, ma mère de douleurs ?….
Les servantes ont essayé d’apaiser Hermione et son chagrin profond :
« Enfant triste enfant cesse de gémir…
Ne vois-tu pas que la tristesse abîme la fraîcheur de tes joues…?
Hélène a peut-être rejoint la réunion des jeunes épousées
Peut-être s’est-elle égarée sur le chemin… »
Triste et en pleurs Hermione répond :
« Ma mère connait tous les chemins…
Les étoiles se lèvent et elle n’est pas revenue…
Maman Tu es peut-être tombée de ton char
Tu gis abandonnée dans les broussailles solitaires
Je n’accuse plus la forêt…
Les fleuves sont habités par les Naïades
Qui n’en veulent pas aux femmes  »
Elle s’endormit …
Les femmes alourdies par la douleur
Dorment souvent alors même qu’elle pleurent *

* Hélène était partie avec Pâris

RG 139 FIN

Je t’aime chaque jour davantage
Aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain
Qu’importent les rides gravées sur le visage
Mon amour se fait plus serein et plus grave
Songe aux printemps entassés dans nos coeurs
Mes souvenirs sont aussi les tiens
Nos souvenirs partagés nous enlacent
Ils tissent sans cesse entre nous d’autres liens
Nous serons vieux très vieux même
Et donc affaiblis par l’âge
Je serrerai ta main avec la même force
Chaque jour qui vient je t’aime davantage

Notre cher amour passe comme un rêve
Je veux tout garder au fond de mon coeur
Retenir l’impression trop brève
Pour la savourer et la savourer encore
J’enfouis comme un avare ses cadeaux
Vrais ou faux
Ils seront plus tard un trésor
J’aurai gardé l’or de mes jeunes amours

Lorsque je serai vieux et que tu seras vieille
Le renouveau mettra nos coeurs en fête
Nous nous croirons revenus aux heureux jours d’antan
je te sourirai en branlant la tête
Tu me répondras en chevrotant
Nous nous regarderons assis sur notre banc
Avec des yeux encore remplis de nos vingt ans
Tu seras bien vieille je serai bien vieux *

* Ainsi une belle histoire…

RG 138

Lorsque tu seras vieille et que je serai vieux
Lorsque tes cheveux blonds seront blancs
Dès le mois de mai dans le jardin qui s’ensoleille
Nous irons réchauffer nos vieux membres tremblants
Le renouveau mettra la fête dans nos coeurs
Nous nous croirons toujours de jeunes amoureux
Je te sourirai en branlant la tête
Nous ferons un adorable couple de vieux
Nous nous regarderons avec de petits yeux
Attendris et brillants

Sur notre banc familier verdâtre de mousse
Sur notre banc d’autrefois nous causerons
Notre joie sera tendre et douce
Nos phrases se termineront par des baisers
Sans cesse jadis je disais : « Je t’aime »
Nous nous souviendrons de mille choses
Nous radoterons de petits riens exquis
D’une caresse douce un rayon de soleil
Pour la dernière fois peut-être
Sur nos vieilles carcasses viendra se poser

Entr’acte

Pour une liste instructive des codes récents que j’ai utilisés voir le 29 / 9 / 2017
Ajoutons TT : Poésie grecque antique
RG : Rosemonde Gérard
AP : Premier Faust
Haïku pour haïku
Je répète que j’essaie de saisir et de suivre une veine poétique aux dépens des copies exactes aux dépens même des noms propres… Ce que appelle translation, c’est à dire traduction-adaptation, est dépassé de toutes parts… je remercie les auteurs qui se plient apparemment de bonne grâce à ma fantaisie…

TT 174 Proclos

Proclos ( ou Proclus ) est le dernier philosophe de l’Antiquité. Il était néo-platonicien :

Maîtres du gouvernail de la sagesse sacrée elle-même
O dieux qui allumez le feu du grand retour
Vous ramenez l’âme humaine chez les immortels
Loin de notre caverne et de son sombre séjour *
Grâce à vous sous les hymnes inaudibles
Nous nous purifions …
Que je puisse enfin voir l’homme que je suis
Et le Dieu immortel….
Qu’un jugement sanglant ne conserve pas mon âme
Dans les cachots de la vie
Jetée aux flots glacés des générations….
O dieux souverains de la sagesse vive
Exaucez qui se hâte aux montées du retour
Et dans la sainte orgie dites afin que je les suive
Les secrets cachés dans les mots de recours

* Nous retrouvons la grotte de Platon

TT 173 Tryphiodore

…. Déjà la nuit divine
Couvrant la citadelle de Troie lui promettait la ruine….
Hélène séduite ( par Aphrodite ) abandonna sa couche parfumée
Pâris ( son amant ) la suivit
Sa beauté charmait les Troyennes aux longues robes
Au temple d’Athéna dont les voutes sont hautes
Elles arriva enfin et se tint immobile
Contemplant l’énorme cheval machiné
Puis elle en fit trois fois le tour ….
Elle murmurait le nom des épouses grecques aux beaux cheveux
L’une après l’autre
Les guerriers les rois enfermés tristes avaient le coeur étreint
Ils retenaient silencieusement leurs larmes….
L’un d’eux ouvrit sa bouche pour répondre
A celle qui dehors lui parlait de son épouse chérie
Ulysse bondit sur lui lui ferma la bouche….
Il tenait si violemment la mâchoire serrée
Que l’autre se débattait fuyant les terribles liens
Du silence qui tue…
Les Grecs pleurèrent sur lui silencieusement
Ils l’ensevelirent dans une cuisse creuse du cheval
Ils jetèrent un manteau sur ses membres déjà froids….
Au bout d’un certain temps Aphrodite et Hélène se turent

TT 172 Nonnos

L’antiquité se termine. L’inspiration est chrétienne et souvent mystique, parfois orientale. L’empire romain d’Orient , bientôt byzantin, remplace l’empire romain. Une exception, cette élégie pastorale d’un auteur égyptien du V° siècle, prophétique à sa manière :

Le beau berger n’est plus la belle l’a tué
La fille a immolé celui qui la désirait
Elle a donné la mort en échange de l’amour
Elle a teint son épée dans le sang du berger
Eteignant le flambeau des amours immortelles
Le beau berger n’est plus la belle l’a tué
Elle n’a pas écouté les rocs des montagnes
Les nymphes le tilleul le pin qui imploraient :
« Ne frappe pas ne tue pas le berger »
Le loup avait pleuré ainsi que les ours dépourvus de pitié
Le lion avait pleuré de ses yeux redoutables….
Le dieu des chants répond à Pan, le dieu rustique :
« Que la flûte périsse ! Où est la vengeance ?
Où est la beauté ? Abandonne Amour ton carquois et tes flèches
La flûte restera à jamais silencieuse
Le berger n’est plus dont la voix était claire »

RG 137

Je vous laisse mon ami cette estampe
Qui selon vous me ressemble beaucoup
Un jeune homme y porte avec assurance
La mèche de cheveux qui frisait sur ma tempe
Il y a le médaillon pâli qu’elle portait au cou
Elle m’a laissé la robe en mousseline
Pour ma cousine que vous aimiez
Les souliers de satin
Mon coeur de tous les jours
Elle m’a laissé ses gants et son ombrelle rose
Je vous laisse encore n’ayant pas autre chose
Mes rubans de toutes les couleurs