Qui croira mes vers dans le futur
S’ils sont remplis de tes mérites les plus élevés ?
Cependant ils ne sont qu’une tombe
Qui cache ta vie et ne montre pas la moitié de tes rôles
Si je pouvais écrire la beauté de tes yeux
Et compter en chiffres neufs toutes tes grâces
L’âge à venir dirait : » Ce poète ment
De telles touches célestes n’ont jamais touché un visage terrestre »
On mépriserait donc mes papiers jaunis par l’âge
Tels des vieillards de moindre vérité que de langue
Et tes droits légitimes seraient appelés rage de poète
Ou métrique enflée d’une chanson antique.
Mais s’il y avait quelque enfant à toi vivant en ce temps là
Tu vivrais deux fois : en lui et dans ma rime
WS 16
Pourquoi n’adoptes-tu pas manière plus puissante
De guerroyer contre ce tyran sanglant, le temps,
Et ne te fortifies-tu pas dans ta décadence
Avec des moyens plus heureux que mes rimes stériles ?
Maintenant tu te tiens au sommet des heures heureuses
Et beaucoup de jardins virginaux
Grâce à des voeux vertueux porteraient tes fleurs vivantes
Qui te ressemblent davantage que ta contrefaçon en peinture.
Ainsi les lignes de la vie que la vie répare,
Que ce crayon du temps ou ma plume d’élève
Ni par mérite interne ni par charme externe
Peuvent te faire vivre toi-même dans les yeux des hommes
Tu te gardes mieux en t’abandonnant
Et tu dois vivre dessiné par ton propre talent
WS 15
Lorsque je considère que tout ce qui existe
Ne garde sa perfection qu’un petit moment
Que cette scène gigantesque ne présente que des spectacles
Que les étoiles commentent secrètement
Quand je vois les hommes pousser comme des plantes,
Encouragés et contrôlés par un ciel semblable,
Vanter leur jeune sève, décroître à leur zénith,
Et perdre la mémoire de leur éclat d’antan,
Ainsi la conscience où je suis de cet état fugace
T’installe très riche de ta jeunesse devant mes yeux
Tandis que le temps dévastateur débat avec la décadence
Pour modifier ton jour de jeunesse en nuit souillée
Et en guerre avec le temps par amour pour toi,
Je greffe à neuf tout ce qu’il t’enlève
WS 14
Quoique je ne tire pas mon jugement des astres
Je me juge feru d’astronomie
Non pas pour annoncer la bonne ou la mauvaise chance
Les pestes, les fléaux, ou la qualité des saisons
Et je ne peux annoncer le sort de brèves minutes
Assignant à chacun ses tonnerre pluie et vent
Ou annonçant aux princes si ça se passera bien
Par une prédiction que je trouverais dans le ciel
Alors que je dérive ma connaissance de tes yeux
Et des étoiles constantes dans lesquelles je lis l’art
Qui lie vérité et beauté
Si de toi-même tu emmagasines ce que tu devrais changer.
Sinon je pronostique pour toi :
Ta fin est la malédiction et le terme pour la vérité et la beauté
WS 13
Ah ! Si vous étiez-vous-même ! Mais, amour,
Tu n’es tien que le temps que dure ta vie
Contre la fin qui vient tu devrais te préparer
Et donner à quelqu’un ta douce semblance
Ainsi la beauté dont tu es locataire
Serait à toi sans terme, ainsi tu serais toi-même
A nouveau après la mort de ton soi
Quand ton doux héritier devrait porter ta douce forme.
Qui laisserait une si belle maison tomber en ruine
Alors que le mariage pourrait en maintenir l’honneur
Contre les rafales de la bise d’hiver
Et la rage dépouillée de la mort en son froid éternel
Mais tu ne connais mon cher amour rien que des prodigues
Tu avais un père Que ton fils le répète !
WS 12
Lorsque je compte à l’horloge qui dit le temps
Je vois le jour si brave sombrer dans une nuit hideuse
Quand je regarde la violette se faner
Et le jais des cheveux s’argenter de blanc
Quand je vois l’arbre altier dépouillé de ses feuilles
Qui protégeaient le troupeau de la chaleur
Et la verdure d’été toute liée en gerbes
Portée à son tombeau blanchie et barbue :
Alors je questionne ta beauté
Que tu dois mener parmi les ruines du temps
Puisque douceurs et beautés s’abandonnent elles-mêmes
Et meurent aussi vite qu’elles voient d’autres grandir
Et rien ne protège de la faux du temps
Sauf ta descendance pour le braver quand il t’enlèvera
WS 11
Aussi vite que tu te faneras tu grandiras
De ce que tu quittes en l’un des tiens
Et ce sang frais que tu crées de façon juvénile
Tu peux le nommer tien au sortir de la jeunesse
C’est là que sont sagesse, beauté et accroissement.
Hors de là folie, âge et froid déclin
Et si chacun était ainsi inspiré, viendrait la fin des temps
Le monde disparaitrait d’ici trois fois vingt ans
Laissons périr stériles ceux que la nature n’a pas faits pour les conserver
Grossiers, informes, impolis
Vois ! Parmi ceux qu’elle a le mieux dotés, c’est toi qu’elle a comblé
Ce don généreux tu dois le chérir de façon généreuse
Elle t’a sculpté pour son sceau signifiant par là
Que tu devrais l’imprimer davantage et non le laisser mourir
WS 10
Fi ! Fi ! Tu nies que quelqu’un te soit cher
Alors que tu es pour toi même si imprévoyant
Accordons, si tu veux bien, que tu es aimé par beaucoup,
Mais toi tu n’aimes personne, ce n’est que trop clair
La haine meurtrière te possède à ce point
Que tu conspires contre toi-même,
Tentant de ruiner ce beau toit
Alors que le réparer devrait être ton désir le plus cher
Change ton dessein que je puisse changer le mien !
Doit-on loger la haine mieux que le gentil amour ?
Sois comme ta présence gracieux et bon
Ou prouve-toi pour toi-même au moins gentil
Fabrique-toi un autre toi pour l’amour de moi
Que la beauté puisse vivre dans les tiens ou dans toi
TWR 155
Tao ! tao ! tao !
Tout est Tao
Tao c’est la somme et le reste
Le Tao c’est ce qui reste quand on a tout oublié
Le Tao c’est le contexte général de nos existences singulières
Le particulier est une partie du tout
Le singulier est irréductible
Ne condamne pas trop
Tu risquerais de condamner le Tao
Sois positif comme le Tao lui-même
WS 9
Est-ce par peur de mouiller l’oeil d’une veuve
Que tu te consumes dans une vie solitaire ?
Si tu meurs sans enfant l’univers
Sera ta veuve et déplorera encore
Que tu n’aies légué aucune forme de toi
Alors que toute veuve peut garder en esprit
Aux yeux de ses enfants l’image de son mari
Attention: ce qu’un prodigue dépense dans le monde
Ne change que de place et le monde continue à en jouir
Mais le gaspillage de la beauté a une mort dans ce monde
Et qui la conserve sans l’utiliser la détruit
Nul amour envers les autres ne réside en ce sein
Qui commet sur lui-même une telle honte criminelle