Jethrô est un ami fidèle
Il téléphone et dit : « Je ne vous réveille pas ? »
Parce que c’est l’heure de la sieste
Il vous demande des nouvelles
Et n’écoute pas la réponse
Il fait l’hypothèse que vous pensez à vous
Quand vous pensez à la mort
Quand il regarde la télévision
Il ne voit que des personnages
Ridicules et méchants
Jethrô est un bricoleur de charme
Mais quand il s’agit de philosopher
Il ne jure que par Hegel
Qu’il n’a pas lu
Il se refuse à percer le diffus le confus le touffu
De la vie quotidienne
Celle-ci ne se pense pas ou peu
Selon Jethrô plein de bons sentiments
Et de bonnes idées
Il ne pense pas que je fasse des vers
Jethrô est un ami
TWR 153
Le Tao c’est l’univers
Le tao c’est ton petit univers
Le Tao c’est le début et la fin de tout
Le tao c’est ta petite vie
Pas si petite que ça bien sûr
Le Tao c’est l’universel et le général
Le tao c’est le particulier et le singulier
Le Tao et le tao sont pleins tout en signalant le vide
Tout en devinant la foule des altérités
Je suis le seul responsable de ces définitions alternatives
La pensée chinoise est ailleurs
Tout est tao ce n’est pas un concept occidental
TWR 152 + WS
Je me suis fait le pari de traduire, translater, adapter les « sonnets » de Shakespeare tout en respectant la traduction de Jean Fuzier, publiée dans « La Pléiade », Gallimard, 1959, parmi beaucoup de traductions remarquables.
Ces « sonnets » appartiennent à l’esthétique maniériste, précieuse que l’on retrouve dans les comédies, féériques.
Je suis fondamentalement « classique », mais je reconnais depuis longtemps l’importance du « baroque ». Cf mon bref article dans la revue « L’homme et la Société ». Le « maniérisme me parait un sous-produit du « baroque ».
Pour l’instant ces poèmes ne me séduisent pas, sauf les deux lignes de fin dont je recommande la lecture. Sur un plan pédagogique il n’est pas mauvais pour connaître une oeuvre de la reproduire avec ses moyens propres.
WS 8
De la musique à entendre ! Pourquoi l’écoutes-tu si tristement ?
Les douceurs sont en paix avec les douceurs la joie se délecte de la joie
Pourquoi prends-tu du plaisir à ta peine
Ou pourquoi aimes-tu ce que tu ne reçois pas gaiement ?
Si le véritable accord des sons bien entonnés
Bien mariés offense ton oreille
Ils ne font que te reprocher de confondre
Les rôles que tu devrais jouer
Remarque comment une corde, tendre compagne d’une autre,
Frappe l’une dans l’autre en accord mutuel.
Rassemblant père enfant et l’heureuse maman
Tous en un chantent une note plaisante
Leur chant sans paroles, pluriel paraissant un,
Te chante ceci : » Toi tout seul tu te prouveras néant »
WS 7
Quand le jour plein de grâce relève à l’orient
Son chef ardent, chaque oeil ici-bas le salue
Célèbre sa sacrée majesté le servant du regard
Quand il reparait rend hommage à sa vue
Et lorsqu’il a gravi la colline du ciel
Semblable à la jeunesse en son apogée
Le soleil encore beau reçoit le culte rendu par des yeux mortels
Il suit la route d’or de son pèlerinage
Mais passé son zénith sur son char lassé
Hors du jour il roule vieillard débile et morose
Les yeux naguère zélés se sont détourné
De son cours déclinant et se posent autre part
Ainsi toi qui te dépasses toi-même en ton midi
Tu mourras sans égards à moins d’avoir un fils
WS 6
Donc ne laisse pas la main décharnée de l’hiver
Ravager ton été sans l’avoir distillé
Que ta beauté si riche rende suave un flacon
Enrichisse tout un coffret avant de se faner
Cet intérêt n’est pas une usure interdite
Qui ne rend heureux que ceux qui paient de bon gré
Dans ton propre intérêt crée un second toi-même qui t’imite
Ou dix au lieu d’un, dix fois plus riche
Si dix des tiens dix fois refiguraient ton être
Ton bonheur serait décuplé comme toi
Et que pourrait la mort si tu disparaissais
Quand tu restes vivant dans ta postérité ?
Tu es trop beau pour être, encore que tu t’entêtes,
L’héritage des vers et la conquête de la mort
WS 5
Les heures ont façonné gentiment
Cette adorable apparence où tous les yeux s’arrêtent
Mais elles en deviennent les tyrans
Elles disgracient la grâce naguère si parfaite
Le temps sans répit mène à l’affreux hiver
Il y détruit l’été toute sève se glace
Plus de feuillage vert La neige dissimule la beauté
Partout la stérilité passe
Mais l’essence de l’été est une liqueur prisonnière d’un flacon
La beauté sera enlevée jusqu’au souvenir de sa forme première
La fleur distillée affronte l’hiver
Elle survit en son parfum si son éclat se perd
TWR 151
L’acteur est pire qu’un assassin
Quand il massacre ses rôles
Parce qu’il fait des apparences la réalité
Car il ignore que le vraisemblable peut ne pas être vrai
Je ne suis pas un acteur ou alors bien piètre
Je manque d’esprit et d’humour
J’ai tant d’estime pour l’humour
Régine a effectivement de l’humour
Mais elle le confond trop souvent
Avec l’agressivité
TWR 150
Je viens des vieilles sociétés de classes
Tout était bien net bien tranché
Surtout entre maîtres et domestiques
Aujourd’hui tout est plus hypocrite
Encore heureux ! Me direz-vous !
J’ai entrepris de translater les sonnets de Shakespeare
Quelle curieuse idée ! Me direz-vous
Je ne vous donne pas tort
Pour le moment Shakespeare m’est plus étranger
Que la tradition chinoise
TWR 149
Régine et moi sommes peu fusionnels
Nous ne critiquons pas nous ne sommes pas c’est tout
Nous ne répétons pas : « Je t’aime »
Nous disons encore assez souvent : « Je t’aime bien, je t’aime beaucoup »
En quelque sorte nous sommes relationnels On pourrait dire « fraternels »
Si la peur du vice social ne nous avait pas endurcis
La critique systématique le cynisme l’hypocrisie
Nous partageons le même lit conjugal matrimonial
Tout a changé nous avons beaucoup changé
Nous partageons le même lit