Je suis vide livré au vide
Le vide n’est pas ce qu’on croit
Il est plein, mais de quoi ?
Un petit oiseau module un chant mélodieux
Sur la plus haute branche
Des enfants lisent à haute voix une récitation
Dans l’école d’à côté
Je préfère les rires de la récréation
Où est le temps où je m’arrêtais devant les librairies ?
J’ai vu un tapir un jour dans un zoo
Je me promène en me tenant par la main
Cc 87
Enfant j’adorais les livres
Peu à peu j’ai cessé de les aimer
Je les considère de loin
Peut-être parce que j’oublie immédiatement ce que je viens de lire
Les livres vivent dans le meilleur de ma mémoire
C’est-à-dire ce dont je me souviens
Le goût des livres survit dans ma poitrine
Suave comme un vin vieux
Je me débarrasse des soucis mais aussi de la joie
Dans mes années crépusculaires je confie tout au vide
Cc 86
Je me couche avant la nuit profonde
Je mange de moins en moins
A quoi comparer un vieillard décrépit ?
A la neige qui fond au printemps ?
La montagne encercle la jonque
Les rochers sarcastiques attendent
J’essaie de m’emparer des roches grâce à ma poésie
Les paysages étranges ne sont pas là en vain
Je suis fier de ma tête blanche
Les rochers rient de moi
Cc 85
Mes années crépusculaires
Toutes mes mauvaises habitudes ne sont pas extirpées
J’en ajoute d’autres
Tout ce que je vois je l’oublie
Mais j’ai en tête les livres que j’ai lus enfant
Me sentant vieux mais pas véreux
Quand je me déplace je chancelle
J’ai l’impression d’avoir beaucoup vieilli cette année
Je crains d’oublier les choses que j’ai rangées
Je vois une montagne je laisse les autres y grimper
Cc 84
Les jours de tempête je compose un poème
Pour me rassurer
Le suspense il n’y a que ça qui m’intéresse
Jeune j’ignorais les dangers
La voile déchirée ne retient pas le vent
J’aime bien les grosses vagues
Pour les oiseaux je suis le vieux
Qui s’en remet au ciel
J’ai réussi à éliminer
Beaucoup d’habitudes invétérées
Cc 83
Je ne veux pas être entrainé par la roue de la réincarnation
Qui pour moi n’existe pas, pas vraiment
Je voudrais rester poète
Exprimer mes sentiments, mon sentiment
Je balaie le sol, je suis bien, enfin je suis utile
Je me débrouille plutôt bien
Je profite des soleils couchants
Un bref échange et mon souffle est court
A peine trois pas et j’appelle un taxi
Les yeux brouillés dans le brouillard
Cc 82
Ainsi file le temps
Les fleurs ne résistent pas à l’eau qui s’écoule
Je voudrais me vêtir d’ailes et m’envoler
Sans tourner la tête
Le fourneau de la création me parait grandiose
Pour immense qu’il soit le ciel est un soufflet de forge
Je ne dois pas imiter le métal
Qu’on travaille au feu
Voyageant dans l’azur au delà des cieux
Je contemplerai ce que nul n’a contemplé
Cc 81
Je trempe un doigt dans la marmite
Je pense résister longtemps avant de succomber
Un corps est comme un pays
ll peut se vider les viscères sont les greniers
Ma vie est en danger
J’ai une réputation de frivolité
Mes proches ont les tempes blanches
Les enfants sont loin
L’étoile du matin brille encore
Solitaire elle est dépourvue de tout plaisir
Cc 80
Devenir lucide comme du cristal
Ou maigre comme du poisson séché
On me confirme que les empereurs étaient mortels
Et qu’ils avaient droit à un tombeau
Un grand médecin soigne la maladie
Mais pas l’envie encore moins la haine et le mépris
Mon esprit est vif et sain
Mais j’approche de mes quatre-vingts ans
Je suis souvent constipé ou presque
Mon bateau déploie sa voile déchirée
Cc 79
Après chaque effort il faut que je me repose
C’est le vieillissement me dit-on
La vie d’un homme est celle d’un voyageur
Toute arrivée est un départ
L’arrivée n’a pas de raison initiale
Le départ n’a pas de raison finale
Chacun suit son chemin
On part ou on ne part pas
Celui qui ne part pas est déjà parti pour une destination lointaine
Je réfléchis mieux couché