Les saules effleurent l’étang
L’année se termine gentiment
A l’image de ma petite vie
Hardi comme jamais
J’abuse encore du vin
Les livres me piquent comme des ronces
Edenté je mâche comme une vache
J’ai renoncé à ramasser les branches mortes
Le voisin a toujours l’air menaçant
Je l’appelle pour qu’il répare la haie qui s’effondre
Cc 57
Je suis assez fort pour amarrer la barque
Près de la taverne au pied du pont
Sur le lac
Dans les barques voisines je ne reconnais aucun visage
Oisif je dispute de longues parties d’échecs
Convalescent ma passion pour les poèmes a diminué
Je parle beaucoup avec le vieux voisin
Nous ne discutons de rien
Ivre dans ma folie je ris tout seul
Sur le sol de la cour je dessine avec ma canne
Cc 56
Mon voisin le robuste bûcheron
Est mort l’autre matin
Les corbeaux affamés se réunissent
Dans le champ
Nous autres sans prétention
Nous respectons les anciens rites
La vie est improvisation
Tiens ! Une prune verte vient de tomber
Je savoure le vent sur l’eau qui disperse mon ivresse
Rien de tel pour un vieillard que d’être oisif
Cc 55
Pas de visiteur Cela n’a pas d’importance
Ma vue est de plus en plus basse
Mes dents sont gâtées
Il n’est pas si naïf de vouloir mourir en bonne santé
Je peux encore lire les gros caractères
Mon pas chancelant me donne un certain style
Je ris je ne me préoccupe plus des railleries
J’ai encore de temps en temps mal à la tête
Bientôt le beau temps
Un bol de yaourt de lait de chèvre des cerises rouges
Cc 54
Je suis en pleine santé à quatre-vingts ans
Je passe ma vie à arroser le jardin
Devant la franchise de mon regard
Les démons prennent peur
Je n’ai rien à faire
Chaque année il faut curer le vieux puits
Les couvertures de vieux livres m’échauffent les yeux
J’ai peur de ronfler
j’ai des manuscrits sous les toiles d’araignée
Seul le parfum des fleurs est le même qu’autrefois
Cc 53
A mon chapeau bas est épinglée une fleur sauvage
Je fais de mon existence une longue ivresse
J’ai répandu toute ma vie des poèmes sous le ciel
Le toit fuit je réussis à déplacer mon lit
Vieux moi-même je trouve les vieux pitoyables
Ma chaumière est rudimentaire
La sagesse se répand dans cette pauvre maison
J’ai su planter les muriers
J’ai su décrire les sentiments
Dès que je vois un livre mes yeux se ferment
Cc 52
Je suis beau parait-il
Je n’en crois rien quand je m’aperçois dans la glace
Je surveille poules et cochons
Et la température du bain
Le vieux veuf sanglote dans la chambre vide
Le parfum des orchidées est partout
Les choses du monde s’éloignent dans le flou
j’ai les dents comme des sabots pourris
S’appuyant sur ma canne j’essaie de me lever
A chaque fois je retombe sur le lit
Cc 51
Ne dérangez pas le vieillard Il dort encore
Je caresse mon ventre repu à l’ancienne
Je n’ai rien d’autre à faire
Le vieillard de la montagne fait lui-même la cuisine
Il est spécialisé dans les surgelés
Dans la rosée les lucioles brillent
Il compose de petits airs pour les aéroports
Il s’est confectionné un bouquet de roses en désordre
il ressent des émotions de sa jeunesse
Un peu de vin lui redonne des couleurs
Cc 50
Mon village isolé est désolant
Ce poème me vient à l’improviste
Les vagues surgissent et disparaissent comme des crocodiles
Ma tête blanche s’endort au son de la pluie
Je me déplace dans mon rêve
J’ai mis de l’ordre dans ma vieille vie
Je prépare le thé
Ma calligraphie vaut presque celles des anciens
Le soleil couchant ravive la mélancolie
Tristesse et gaieté s’affrontent
Cc 49
Le vieil homme appuyé à sa canne
Suit les villageois qui vont prier
Pour que la récolte soit bonne
Il voit les pics et les précipices
Lee vent et la pluie ne cessent pas
Je frotte une orange
Des petits riens suffisent pour apaiser ma solitude
Le monde est négociation
Les flammes rouges ont des formes d’animal
Le vin me réchauffe plus que le foyer