Cc 38

L’intelligence peut être mortifère
Mon corps mourra mon coeur n’est pas immortel
Un sommeil paisible prévient bien des maladies
J’ai besoin de peu
Rien de tel qu’un con pour se croire intelligent
Je suis débarrassé de bien des activités
Prenantes et fatigantes
Je ne rentre pas avant la tombée de la nuit
Je suis avide de joie
j’ignore si on me donne raison ou tort

Cc 37

Le monde méprise les illettrés
La vieillesse est souvent souffrante
Heureusement mon corps est oisif
Je n’ai pas besoin de grand-chose
Ma maison est trop grande
Il est rare d’être aussi content que moi
On se demande bien pourquoi
Pour observer l’extérieur même l’imbécile est clairvoyant
Pour s’observer soi-même le sage se trompe souvent
Je vous délivre ces paroles insensées

Cc 36

Assis dignement dans l’herbe
Être à la maison c’est comme être à la ville
Être en repos c’est comme être en voyage
Pourquoi sortir ces âneries ?
Nonchalant et oisif je n’ai rien à faire
J’ai écrit des poèmes beaucoup de poèmes
Personne ne les a lus ou retenus
Je suis un frêle esquif prisonnier du vent
j’ai installé mes vieux jours au pays de la tranquillité
Où est-il ? je ne saurais vous dire

Cc 35

Assis oisivement
Je laisse sortir le chien et le chat
Je sens l’harmonie des choses
Je suis devenu un vieux campagnard
Me sentant à l’aise un rayon de soleil
Me flatte dans mon lit
je me demande en quoi je mérite
Une telle tranquillité
Il y faut un savoir-faire
Que je ne possède pas

Cc 34

Je contemple la lune
J’écoute le vent
Mon pauvre nez est purulent
La chambre est parfumée par la vapeur du thé
Dehors les grues et les poules
S’en donnent à coeur joie
Je me promène enfin
Appuyé à ma canne
Au bord du petit étang
Régine prépare le riz pour le soir

Cc 33

L’esprit du sage demeure
Son tombeau peut être à l’abandon
Au milieu des herbes desséchées
Les ronces étranglent le jardin déserté
Les vieux manuscrits aussi sont à l’abandon
Détériorés par le temps l’humidité
De petits parasites
ils tombent en poussière
Quand la vie est trop longue
Elle tombe en ruines

Cc 32

Vieux on comprend mieux les temps
Oisif on saisit mieux la logique des choses
Personne ne lit mes poèmes
Je ne bois plus de vin
Je n’ai personne avec qui le partager
Sur dix personnes de ma génération
Que j’ai connues et parfois aimées
Neuf ont disparu
Mon corps n’a pas encore besoin qu’on le soutienne
Je ne rencontre personne

Cc 31

Je ne pense pas qu’on puisse sérieusement
Faire un éloge de la vieillesse
Je dors bien je me relève souvent
Je suis le premier à aller au lit
Je suis trop paresseux pour me coiffer
Je reste enfermé toute la journée
Parfois tenant ma canne je sors pour peu de temps
Je ne lis plus les livres à petits caractères
J’ai de moins en moins d’amis
Je ne rencontre plus de jeunes gens

Cc 30

Notre prochaine rencontre aura lieu dans une autre vie
Je suis de plus en plus paresseux
La cour est envahie par les herbes
Dans la cuisine peu de feu peu de fumée
Mes proches me contestent
Allongé et ivre je me sens allègre
Je ne crains qu’une chose : ne pas dépenser mon argent
J’ai la vue obscure et la barbe blanche
Quand j’ai faim je mange quand je dors je dors
La mort la vie la vie la mort

Cc 29

On ne choisit pas de naître
On choisit parfois de mourir
Poissons et tortues batifolent
Mouettes et hérons planent et descendent
A l’écart sur le lac je me suis construit une hutte
Je m’y repose matin et soir La nuit je dors
Je suis trop paresseux pour monter dans la montagne
Séjour oisif composé seul
Je pense passer dans cette petite hutte
Le reste de mes jours