Cc 28

Matin et soir je me lamente
Sur mes cheveux qui tombent
Ils tombent tous
Il y a vraiment de quoi se lamenter
Quand ils seront tous tombés
Me lamenterai-je encore ?
Je n’aurai plus à les coiffer à les laver
Je renverse une louche d’eau fraîche
Sur mon crâne rasé
Je m’assois pour jouir de cette fraîche joie

Cc 27

La vie n’est peut-être pas une futilité
La nuit est froide
Sur l’étang ce sera bientôt l’hiver
Je répare le pavillon du bord de l’étang
J’ai fait ouvrir une fenêtre du côté chaud
Je dépose sur la façade de la laque vermillon
Qui se reflète dans l’eau de l’étang doux
Je mets le feu dans le poêle en terre
Au milieu seul le vieil homme
Face au lit une lampe éteinte

Cc 26

J’ai été un garçon candide
Je suis un vieillard affaibli
Je change en suivant le fil des années
Pour moi affairé tous les jours se ressemblaient
Ce n’étaient pour moi que des jeux d’enfants
Rapidement la forme devient vide
La forme vide devient le Vide
On s’active on en oublie le sens
il faut se détacher
La vraie doctrine est vide

Cc 25

Acculé par la vieillesse et la maladie
Je m’écris un poème de consolation
Longévité et décrépitude dans le monde humain
Ne sont que des jeux
Mon foie court comme un rat
Ma peau de poule me hérisse
Rien d’étonnant
Aujourd’hui je rayonne presque
Les bagages sont prêts pour le grand voyage
Je m’attarde un peu Il n’y a pas de mal à cela

Cc 24

La montagne est déserte silencieuse
Un vieil homme oisif
Accompagne les oiseaux
Suit la cohorte des nuages
Il va et il vient
Il a fait ses provisions
Il a des livres plein les étagères
Récent retraité de luxe
Il apprécie sa nouvelle vie
Au pied du mont des parfums

Cc 23

C’est le début de l’hiver
Les nuages s’accumulent bouche à bouche
Ils cachent le ciel
Traversé par le duvet des chardons
Le vent souffle dans les bannières
Fait remarquable elles se tiennent droites
Le sable jaune de la rive croule
Sous les vagues du fleuve
Les nuages sont devenus des rhinocéros noirs
Seul le vieillard édenté et sourd
Garde son calme

Cc 22

Pas de fleur sans bouquet
Je m’en retourne chez nous
Je croise un tigre
Pour lui aussi je suis trop vieux
La montagne est noire
Tout mon monde dort déjà
Je regarde Vénus puis la Grande Ourse
La cour est chichement éclairée
Le vieillard à tête blanche chante et danse
Appuyé à ma canne que faire d’autre ?

Cc 21

Je demeure près d’une rivière limpide
J’aime aller et venir d’une chaumière à l’autre
Les rizières sont animées et fécondes
Dans la forêt à l’écart
Il n’est nul chemin
Parmi les visiteurs
Du vieillard décrépit
Les indésirables s’égarent
Ceux qui subsistent
Aiment bavarder avec le vieux

Cc 20

Dans ma petite vie suivre mes impulsions
M’a souvent conduit à l’humiliation
J’aurais du faire plus attention
Rester blotti sous les couvertures
A mesure que je vieillis les tracas augmentent
Quand mes derniers amis me rendent visite
Mon visage s’empourpre
Appuyé à ma canne je me force à me lever
Nous faisons ensemble la remarque
Que le soleil se couche à l’ouest

Cc 19

En automne la campagne se flétrit de jour en jour
L’émeraude chatoie limpide de la rivière froide
J’ai amarré ma jonque près du bourg barbare
J’ai choisi ma maison dans un village voisin
Les jujubes sont murs
Je regarde les habitants les gauler
Les tournesols sont secs
Ils ne tournoient plus autour du soleil
Je partage la nourriture de mon assiette de vieillard
Avec les poissons de la rivière