Ts 48

Le Sage lâche prise sur les désirs
Les gens sont comblés
Il n’a aucun but
Les gens sont transformés
Il reste silencieux
Les gens sont instruits

Agis sans faire
Parle sans intentions
Même les mendiants dans la rue
Tirent profit de ton exemple

Le Sage n’interfère pas
Il perfectionne l’univers en son coeur
il laisse l’or enfoui sous la terre
La perle au fond des mers
Il ne s’intéresse ni à la richesse ni à la gloire
Il ne voit pas d’avantage à une longue vie
Le Sage n’est ni grisé par le succès
Ni découragé par l’échec
Il n’est pas troublé par les maux et les biens de ce monde
Le Sage sait que les êtres sont les anneaux
D’une seule chaîne
Que vie et mort sont un ensemble
Un même corps

Ts 47

« Regarde les poissons
Qui nagent et qui bondissent !
Voilà ce qui rend les poissons heureux ! »
« Tu n’es pas un poisson
Comment sais-tu ce qui rend
Les poissons heureux ? »
« Tu n’es pas moi, comment sais-tu
Que je ne sais pas ce qui rend les poissons heureux ?
Et puis, mon petit bonhomme,
Je suis sur le pont
Et je pense ce que je veux »

Ts 46

Le Sage ne fait rien
Le Sage n’agit pas
Sa non-action est l’opposé de l’inaction
Sa non-action n’est pas paresse
Le Sage agit sans effort
Chaque tâche s’accomplit d’elle-même
Tout se passe le moment venu
Qu’il se meuve ou reste immobile
L’esprit du Sage est serein

L’eau calme est un miroir
Lorsque tu te penches et te regardes
Tu vois le moindre poil de tes sourcils
L’eau calme est si horizontale
Que les charpentiers pourraient
S’en servir d’étalon
Si l’eau est aussi claire et nivelée
Combien l’est davantage l’esprit du sage !
Toutes les choses s’y réfléchissent
Telles qu’elles sont sans distorsion
L’esprit du sage est semblable au Tao
Ouvert serein immobile
Miroir du Ciel et de la Terre

Ts 45

Qu’il se passe quelque chose ou rien
Peux-tu te centrer dans le Tao ?
Peux-tu cesser de regarder vers les autres
Et te concentrer sur le plus profond de ton être ?
Peux-tu retourner au commencement du monde ?
Être enfin tel un nouveau-né ?
Comme le petit humain qui vient de naître
Peux-tu crier à tue-tête le jour durant
Sans que jamais ta voix ne devienne rauque ?
Peux-tu crisper les poings pendant des heures
Sans que tes doigts ne souffrent de crampes ?
Peux-tu écarquiller les yeux sans ciller ?
Pourtant tes yeux ne se fatiguent pas
Le bébé libre de tout souci
Inconscient de lui-même
Se meut sans penser
Quand il peut se mouvoir
Il ne sait pas pour quelle raison les choses se passent
Et n’a pas besoin de le savoir

Agis sans avoir besoin d’une raison
Reste tranquille sans savoir comment
Chevauche la vague du réel
La vague de ce qui est
Voici la vertu originelle
Il n’y a que la vérité qui blesse
Mais pas celle du Tao

Ts 44

Tout est complexe et contradictoire
Tout est doublement con
Je suis lucide comme tout le monde
Pour autant que le monde soit lucide
Je suis peut-être presque aussi lucide que toi
Le Tao devrait choisir entre nous deux
Il ne le fera pas il ne le fait jamais
Du moins en apparence
Le Tao pose les questions
Et ne donne pas les réponses
Si tu t’amuses interroge le
A trois heures le matin si tu es réveillé
Tu dis peut-être trois heures
Nous sommes comme des dresseurs
Nous nous adaptons
Faute de nous adopter
Le chef d’oeuvre est de marcher
Sur deux chemins à la fois

Ts 43

Tchouang-tseu et un ami
Se promenaient sur le pont
Enjambant la jolie rivière
Tchouang-tseu dit :
« Regarde les vairons
Qui nagent et bondissent
Tout leur saoul
Voilà ce qui rend les poissons heureux »
« Tu n’es pas un poisson
Comment peux-tu savoir
Ce qui rend les poissons heureux ? »
« Tu n’es pas moi
Comment sais-tu
Que je ne sais pas
Ce qui rend les poissons heureux ? »
« Je ne suis pas toi
Je ne sais pas ce que tu sais
D’un autre côté tu n’es pas un poisson
Tu ne peux pas savoir
Ce qui rend les poissons heureux »
« Revenons à la question initiale :
« Comment peux-tu savoir
Ce qui rend les poissons heureux ? »
Tu savais que je le savais
Je le sais parce que je suis
Au dessus de la rivière » *

* A un certain moment vient le temps du sophisme, voire du mensonge

Ts 42

Vous lisez les paroles des sages
Vous lisez leur rebut
Je m’explique
Je suis charron Je travaille sur une roue
Si je suis trop doux le ciseau
Glisse sans mordre le bois
Si je suis trop fort le ciseau
Se coince dans le bois
Mes mains sont les seules
A connaître le point d’équilibre
Je ne peux ni l’apprendre
Ni l’enseigner
Et ce depuis septante ans
Quand les vieux sages sont morts
Ils ont emporté leur sagesse
Ils ont laissé derrière eux leur rebut *

* Ma femme vient juste de me dire que pour elle je ne suis pas dans le Tao

Ts 41

Le Maître vit au centre du rond
L’immature au bord
Il en va de même pour le sage et le dissipé
L’immature vit au bord des choses
Toujours insatisfait
Toujours tendu vers ce qui n’existe pas

Le Maître est harmonieux
Vivant en Harmonie *
L’immature est difficile
Accepte des choses en refuse d’autres
Il se rend malade
A essayer de contrôler le monde

Quand les choses te paraissent discordantes
Retourne vite au centre

* Adapter, c’est aussi créer

Ts 40 Archétypes

Il est après tout possible que la conscience historique de l’humanité passe par des archétypes selon la formule du psychanalyste dissident Jung.
A ce compte là le tao est l’un de ces archétypes. Mais si cette hypothèse est vraie cette structure de l’esprit historique des humains devrait se trouver ailleurs que dans la seule Chine.
Je vous laisse avec cette hypothèse.
Dans le cadre de ces hypothèses d’histoire comparative je voudrais glisser vers une confidence personnelle :
Je vous rappelle cette confidence : à vingt ans je pensais que tout est complexe et contradictoire. Bien entendu je n’ai pas changé d’avis soixante ans plus tard. Ma formule est conciliable avec le Tao qui par ailleurs est simple.
Un autre avis est que lorsqu’on découvre quelque chose il reste beaucoup à découvrir, que lorsqu’on a découvert quelque chose d’essentiel il reste toujours quelque chose d’essentiel à découvrir.
En quelque sorte nos mots, nos pauvres mots sont insuffisants. Le réel nous échappe dans une certaine mesure.
Cette position n’est ni un scepticisme ni un fatalisme. C’est une ouverture, une invitation au travail, au voyage, à l’imagination… à l’instar du Tao.

Ts 39

La réalité nous donne un corps social
Nous propulse au coeur de la vie humaine
Et de ses passions changeantes
Nous adoucit avec l’âge
Nous rend à la paix de la mort
Notre vie est une bonne chose
Notre mort une bonne chose aussi

Le Tao est la réalité la plus réelle
Sans forme sans substance
On ne peut le voir
On peut l’incarner on ne peut l’atteindre
Il est sa propre origine
Il n’est pas supérieur il n’est pas inférieur
Il est au dessus et au dessous de toute chose
Il existait avant l’existence
Il commença avant le temps
Il donna ainsi naissance à la vie et à la mort
Le sage n’est pas trompé par les apparences
Le sage honore l’authenticité des apparences