Au début de l’hiver je bois du vin de pays
Les vieux du village m’ont invité à boire une coupe
C’est une année de moyenne récolte
Mais il reste du grain de l’an dernier
Le sarrasin est en fleur à perte de vue comme de la neige
Les haricots foisonnent déjà avant le gel
Sur le sentier de montagne de retour de la chasse
On ramasse les lièvres pris au piège
Au bord de l’eau les paysans qui chôment
Ont tendu des nasses
Je regarde grisé l’univers alentour
Rien d’étroit
Nous nous soutenons mutuellement
Ivres dans le soleil couchant
Hc 161
Le vieux lettré se contente chaque jour
De légumes saumurés
Les coeurs de palmier et les champignons de mûrier
Sont devenus pour moi des mets raffinés
Alors comment oser penser à une brème au cou tassé
Et plus encore à un crabe d’après givre ?
J’ai pitié de qui sort à tort
A cause d’un appât parfumé
Ou encore de celui qui s’aventure en marchant de côté
Jusqu’aux herbes vaseuses
Le prunier a fleuri cette nuit sur le coteau de l’est
Je vais y emporter une bouteille de vin fruité
Hc 160
J’ai une pressante envie de vin
Impossible à contenir
Les chrysanthèmes sont déjà épanouis
Devant la paire de carpes qui frétillent
Mon regard s’illumine
Je m’empresse d’appeler le cuisinier
Pour qu’il les coupe en tranches fines
La pluie du profond de l’automne
Goutte sur le perron
Y formant de la boue
Au crépuscule les oiseaux
Se hâtent de revenir dans la forêt
Ils s’y reposent déjà
Près de la fenêtre mon repas
Est simple et délicieux
Une demie mesure de riz grossier
Garnie de légumes saumurés *
* Ne fonctionne plus que le thème de la « cuisine »
Hc 159
La nuit je bois dans le studio vide et froid
Je me rapproche du poêle gainé de bambou
Le vin est nouveau pressé de ce soir
La bougie est courte reste de la nuit dernière
Un morceau de canne à sucre pourpre
Gros comme une poutre
Une mandarine dorée
Même le miel ne peut lui être comparé
Dans l’ivresse nait un poème
Je saisis un pinceau
Impossible d’écrire
L’ivresse du vin de la nuit dernière
Subsiste encore ce matin
La poitrine barbouillée le ventre dérangé
Mais des pivoines sur le perron
Au pied de la balustrade
Je gratte une boule de givre
Je la roule au bout de ma langue
Hc 158
Je voulais juste à l’origine admirer les fleurs
De l’abricotier de la montagne
Et du pêcher du bord de la rivière
Je puis aussi être fier des fruits
Qui ont foisonné à la suite
Leur saveur est riche
Saumurés ou confits dans le miel
J’en offre au moine de la montagne
Pour accompagner son thé de la nuit
Le son de la pluie d’automne est épars puis plus serré
De sombre la fenêtre redevient claire
Le riz rouge parfumé est en train de cuire
Un ragoût simple de légumes verts mijote
Oisif je dispute de longues parties d’échecs
Convalescent ma passion pour les poèmes a diminué
Je ne consens encore à discuter avec mon vieux voisin
Que des affaires de chanvre et de murier
Hc 157
Neige de printemps Les nuages du fleuve
Couvrent la campagne
La neige tombe tamisée
Nous sommes au treizième mois
Le printemps tarde à venir
Je vide le vin de la cruche
Je suis ivre toute la journée
Allongé j’écoute mon fils
Réciter des poèmes
Le kiosque dans les bambous
Est derrière le temple
je parcours les salles désertes
J’arrive devant une balustrade peinte
La lumière de la lune à travers les bambous
Emplit le kiosque froid
Sur le mur une inscription
Qui a composé ce poème ?
Pompette tenant une lampe vacillante
je lis attentivement
Hc 156
Faire cuire la soupe de riz dans la marmite basse
Est difficile
Faire cuire des gâteaux à la vapeur dans la petite marmite
Est difficile
Par hasard j’ai pensé me procurer du sel et du vinaigre
je suis tout de suite plus à l’aise
Au repas du matin le parfum des légumes sauvages
Remplit la maison
La soupe de nouilles parfumée à l’agneau gras
Remplit mon bol
Elle laisse de la place pour loger
Du millet jaune
Je défais ma veste et caresse mon ventre
Sous la fenêtre de l’ouest
Comment s’étonner que les gens se moquent
En me traitant de sac à riz ?
On partage le porc au sacrifice de printemps
On le rôtit sur des charbons
L’arôme envahit le village
Les corbeaux affamés se réunissent
Dans les arbres du chemin
Le vieux chaman prend place
Devant la porte de la chapelle
Nous sommes loin des sacrifices grandioses de l’antiquité
Mais nous respectons grosso modo les rites anciens
Je rentre saoul avec des restes de viande
Je vais en faire profiter mes petits enfants
Hc 155
Hier la pluie gouttait de l’auvent
Je me grattais la tête face à la lampe solitaire
Cette nuit la lune remplit la cour
Je chante longtemps adossé au saule flétri
Les changements du monde sont immenses
Infinis de la réussite à l’échec
En un revers de main
Dans la vie la chose la plus heureuse est d’entendre
Allongé qu’on presse le vin nouveau
Je me lamente de voir dépérir parents et amis
Bon nombre d’entre eux dont déjà décédés
Qui voudrait vivre éternellement ?
Je ne connais pas la plupart des jeunes
Personne n’a d’égards envers un vieillard décrépit
Avec qui partager une coupe ?
Je vais frapper à la porte de mon vieux voisin
Hc 154
Par une journée d’automne
Je séjourne chez un vieux campagnard
Les fines tranches de poisson mariné
Sur le plateau rouge sont fraiches comme des fleurs
Les perles véritables du riz sont déjà cuites
Le thé est en train d’infuser comme de la neige blanche
Mon corps est entré cette année dans la vieillesse
Ma bourse est vide depuis bien des années déjà
Je n’ai jamais l’occasion de tuer une volaille ou un poisson
je dois me contenter d’un vin léger
D’un potage d’épinards sauvages rouges
Mais y-a-t-il un seul homme
Parmi ceux qui mettent plein d’argent
Au bout de leurs baguettes
Qui rit comme moi dans le vent d’ouest ?
Dans l’éclaircie après la neige
la pluie a été abondante
Les poireaux ont la tête bien blanche
Bien que ne possédant pas de magot
Je peux néanmoins retenir mes invités
Avec un repas campagnard
Hc 153
Je m’écris un poème sur mes années de décrépitude
J’ai balayé beaucoup d’habitudes invétérées
Mais toutes n’ont pas été extirpées
J’occupe mon loisir à étudier sous la lampe
Tout ce que je copie tout ce que je note
Tout ça je l’oublie
Par contre j’ai encore en tête
Tous les livres que j’ai lus enfant
A mon âge de décrépitude
Je tiens souvent un livre à la main
Il n’y a rien d’autre pour réjouir mes yeux
J’agis ainsi pour me divertir
Pas pour m’adonner à l’étude
Seuls les poissons d’argent connaissent ce sentiment