Hc 152

Les bambous entourent le portail en branchages
L’eau entoure ma chaumière
Je compose ici depuis quarante ans
Sur le thème du séjour oisif
J’ai initié petit à petit les hérons
A la littérature et à l’encre
Haut perchés sur les branches des pins voisins
Ils me regardent en train d’écrire

Après avoir balayé par terre
Je brûle de l’encens le coeur en paix
Dans mes années de décrépitude
je m’adonne à l’étude
Comme un fameux érudit
Quand j’ouvre un livre
J’aime m’asseoir à la fenêtre de l’ouest
Pour profiter au soleil couchant
D’un moment supplémentaire de luminosité

Hc 151

Après avoir bu dans une échoppe du village
Je m’en reviens la nuit
Ne repoussez pas le vin trouble de village
Oranges et piments sont beaux et parfumés
Les oies blanches sont bien grasses
Dans l’ivresse j’oublie que mon corps
Est vieux maintenant
Je m’amuse à poursuivre la lumière des lucioles
Je rentre en pataugeant dans les flaques d’eau

Hc 150

Le ventre gras d’un long poisson ?
L’épaule tendre d’un agneau ?
Je ne ressens plus depuis longtemps
La moindre trace d’une pensée gourmande
Ce matin dans le bois nous rôtissons
Des pousses amères de bambous
Leur saveur est tout simplement sublime

Les tendres coeurs de palmiers bien préparés
Parfument tout le repas
Les fleurs nouvelles des acacias
Garnissent les nouilles froides
Le maître repu se caresse le ventre
Tout le reste à côté est insignifiant

Hc 149

Ce matin je me lève tôt
Je glisse un livre dans ma manche
Je monte au kiosque sans tarder pour me prélasser
Les étoiles la lune la rosée sont encore là
Ni fenêtre ni porte le bon air est vif
Je sens soudain que mon vieux corps usé
Ne supporte même plus les vêtements en lin
Hier la chaleur a été dure à endurer
La fraîcheur ce matin est délicieuse
Des oiseaux blancs au loin on dirait des papillons
Le chant des cigales noires on dirait un poème
La couleur des pins purifie l’esprit
Le parfum des lotus rafraîchit le foie
Soudain tristesse et joie n’existent plus
J’en oublie même mon corps
Mon jeune fis ignore tout de cela
Il m’appelle pour le déjeuner

Hc 148

Je connais de braves gens qui cultivent le thé
Au lieu du riz
On le transporte par milliers de chariots
J’arrive dans le pays du thé
D’humeur badine j’ai le sourire aux lèvres
Un taoïste de contenance fière
Vante le thé son exquisité
Il sort de sa manche une théière en porcelaine
Elle est petite comme une bille
Dès que la tasse est bue on la remplit à nouveau
Il est cocasse de voir un homme boire comme un oiseau
J’ai entendu dire que ce thé pousse
Dans les fentes des rochers
On l’appelle bouton d’or ou bourgeon en perle
Ni pluie cinglante ni soleil brûlant ne l’atteignent
Quelques arbustes magiques
Renferment la pureté de l’univers
Le séchage a son secret
Le préparer a sa recette le boire son rituel
Quant au vin il métamorphose l’homme
Il ne faut pas le boire à la légère
Je sirote le thé lentement
A la recherche du goût au delà du goût
Dans la tasse déjà vide le parfum
Ne s’est pas encore dissipé
Quand la langue est en repos
Monte un goût suave
Je suis émerveillé que dans le monde des hommes
Existe cette saveur suprême
La moindre inattention fait perdre
Le goût authentique

Hc 147

L’ermite est déjà ivre
J’attrape moi-même sous le lit la jarre en terre
Mon vin d’asparagus est mûr
Son arôme intense a suffi à enivrer l’ermite
L’année nouvelle s’annonce joyeuse
Le parfum du vin de riz printanier
Emplit maintenant la maison
Les légumes sont dispersés dans le potager
Partout il y a des fleurs
La pluie ne cesse pas devant la porte en bambou entrouverte
Je somnole enveloppé dans une fourrure
Où suis-je ?
Le vent d’est caresse mon visage
Et mes yeux embrumés

Hc 146

Voici un repas de légumes
Que j’ai composé pour m’amuser
Les poireaux sont sans égal
Longs, de la couleur d’une oie jaune
Le porc aussi est extraordinaire
Gras beau tout autant que l’agneau barbare fondant
Ces choses nobles et précieuses
Ne sauraient être mélangées aux ingrédients ordinaires
On les cuit avec des grains d’orge ronds comme des perles
De retour dans ma province je n’ai plus accès à ces saveurs
J’ai droit tous les jours à un repas de riz grossier
Avec du poisson séché grillé
Pourquoi dans notre vie d’homme accorde-t-on
Tant d’importance à la bouche et au ventre ?
Ils asservissent le corps la plupart du temps
Je renonce dorénavant aux viandes et aux épices
je cuirai la nuit des cailloux blancs menu des immortels
Tout en annotant des livres de stratégie

Hc 145

Aucun vent sur le long fleuve
L’eau est lisse et verte
Nul ride nul pli
Un regard d’est en ouest
La lumière flotte dans l’air
Le fleuve est comme du jade immaculé étincelant
Un batelier s’ennuie sur la jonque
De n’avoir rien à faire
Il est ivre il sort sa flûte traversière
Son souffle exhale les nuages et les nuées
Le son long s’élève jusqu’au ciel
Les gibbons crient dans la montagne sous la lune
Près du torrent cascade
Un singe frappe un petit tambour en peau de mouton
Ses mains évoquent la pluie Sa tête un pic bleu
Au milieu du courant un grand poisson
Brise le cristal saute très haut

Hc 144

Je vis retiré
Le portail de branchages est fermé
Le sentier est couvert de mousse
Je regarde assis le soleil tourner
J’ai fini de lire les livres de l’étagère
Pas un seul visiteur
Le vent souffle les pétales de fleurs
Par dessus le mur

Aimer les livres est dû à une grâce naturelle
Mais aucun talent ne s’exprime sans inspiration
Je suis d’humeur à composer un poème
Je congédie mes visiteurs
J’ouvre les fenêtres de la bibliothèque
Je laisse entrer les montagnes

Hc 143

J’ai du plaisir à mon oisiveté
Au milieu de l’épaisse mousse verte
Et des arbres verdoyants
Dans ma demeure de l’homme sauvage
Un livre à la main
Tandis que le brûle-encens embaume
Mes sentiments sont sereins
Qu’on ne me dise pas que je n’ai rien à offrir
A l’invité qui se présente
J’ai une tasse de thé impérial
D’avant la pluie des semailles