Hc 142

J’ai du plaisir sur la rivière
La pluie sur la montagne le vent partout
J’enroule mon fil à pêche
Sous l’auvent de la barque une jarre en grès
C’est le moment de boire, seul
Je m’endors ivre
Personne pour me réveiller
Je ne m’en aperçois pas
Mais je dérive dans le courant

Je me réveille de l’ivresse
Je remue les cendres, le feu est éteint
C’est d’un affligeant !
A côté du poêle
Seul je bois seul je suis ivre
Dans la nuit profonde avec le vent
La neige frappe à la fenêtre

Hc 141

Après le gel et le givre les jeunes pousses de salade
Sont fades mais douces
Le printemps approche
Les jeunes herbes magiques
N’ont pas encore formé leurs ombelles
J’en ai cueilli je suis de retour
Aussitôt je les cuisine
je n’ai pas besoin d’ajouter le moindre grain de sel
Ni la moindre once de graisse

Hc 140

Toute la nuit le vent cinglant
Et la pluie battante je n’ose
Ouvrir ma porte rustique
Les montagnes
Comme si je leur manquais depuis longtemps
Quand je pousse la fenêtre
Me sautent au visage

Je balaie oisivement le studio dépouillé
J’en chasse calmement les mouches
Faut-il être moine pour cultiver la vertu ?
Au milieu des orchidées odorantes
Elles embaument depuis trois jours
Je sens mon corps devenir léger
Prêt à s’envoler

Hc 139

Par une journée d’été au bord de la rivière en crue
Le vent frais effleure mon visage
La lune s’est couchée
Un essaim d’étoiles remplit le ciel
Quelques barques sont de guingois dans la crique
Une mélodie s’élève d’une flûte
Sur la montagne d’en face

Mon jeune fils détache de la bassine en bronze
La glace du matin
Il y passe un fil de soie de couleur
Et la suspend comme un gong en argent
Un carillon de jade résonne dans le bosquet
Le cristal de glace fait du bruit
En se brisant par terre

Hc 138

Enfant j’aimais les livres
J’en négligeais cent affaires
Le riz refroidissait
Les morceaux de viande séchaient
On m’appelait je ne venais pas
Toute ma vie cela m’a fait du tort
Jusqu’au bout je n’aurais donc pas compris
Vieux me voilà devenu un poisson d’argent
J’en soupire de consternation

Passant par le relais de la roue à aubes
En pleine journée je m’endors
Dans mon rêve des vagues effrayantes
Secouent ma barque de pêcheur
Quand je me réveille le vent souffle
Sur le livre en tous sens
Je n’arrive plus à trouver
Le chapitre d’avant et le chapitre d’après

Hc 137

Les papillons folâtrent par deux
Dans le colza en fleurs
La journée est longue
Aucun visiteur dans une maison de paysan
Les poulets traversent la haie en s’envolant
Les chiens en aboyant annoncent
L’arrivée du marchand ambulant
Qui vient acheter du thé

Le premier jour du mois dans la pluie et le froid
Les fenêtres sont calfeutrées
Les portes bien fermées
La théière est sur le feu
Je me réchauffe face au poêle
Qu’on ne balaye surtout pas
Les flaques d’eau dans la cour
J’aime les dessins qu’y font les gouttes de pluie

Hc 136

Je m’allonge ivre au milieu des herbes odorantes
Quand je me réveille de ma saoulerie
Le soleil s’est couché
Pichets et coupes sont à moitié renversés
Les invités sont probablement partis
Il y a longtemps déjà
Je ne souviens pas avoir cueilli des fleurs
Comment se fait-il que j’aie une fleur dans la main ?

Sous la lune claire des cristaux de givre
Se déposent sur ma fourrure de martre noire
Je t’envie de vivre ainsi retiré
Jouissant d’une totale liberté
La neige s’est accumulée profonde de trois pieds
Devant la porte
Le feu rougeoie dans le poêle
Il y a du vin plein la gourde

Hc 135

Nous admirons les fleurs sans nous en rendre compte
Nous nous enivrons du vin des nuées roses flottantes
Adossé à un arbre je m’endors profondément
Le soleil décline déjà Quand je me réveille
Tard dans la nuit mes invités sont déjà partis
Tenant une bougie rouge
J’admire à nouveau les dernières fleurs
Je suis ivre sous les fleurs

Les fleurs doivent sans doute se moquer
De celui qui n’est pas ivre devant les fleurs
Seule m’inquiète la pluie
Qui ne cesse pas de toute la nuit
Un nouveau printemps s’en va
je ne vois pas le bout des affaires quotidiennes
Mon humble corps a ses limites
S’il n’y avait la coupe de vin
Comment manifesterais-je ma véritable nature ?

Hc 134

La femme de service m’appelle : il fait jour
Je me lève me lave me coiffe
Il fait un temps glacial
Vous ne sortirez sans doute pas
Aucun autre visiteur ne doit venir
Comment vais-je passer cette journée oisive ?
Je me tourne vers le soleil pâle
Je réchauffe du vin
J’ouvre mon sac de poèmes

Le paravent bas abrite la tête du lit
Bonnet noir vieille couverture bleue
Manteau fin de coton blanc
Le matin je bois une coupe je fais un somme
Les affaires du monde sont insignifiantes

Hc 133

Le chou vert et le poireau sont considérés
Comme de bons légumes depuis les temps anciens
Les jeunes feuilles des lys d’eau
En lamelles sont réputées ici
On sert de jeunes pousses de jonc
Dans cette cuisine céleste
On ne saurait comparer les saveurs
De la paume d’ours et de la bosse de chameau
Je suis un vieux paysan
Je défriche de mes mains au potager
La terre est comme de la graisse
L’eau comme du lait
Quand on dépend de tout ça
Afin de pourvoir aux besoins de sa famille
Il est vain de chercher ailleurs
Dans mon manteau de paille je ne crains pas de sortir
Dans le brouillard et sous la pluie
Il n’est pas fréquent que le poulet ou le porc
Arrivent au bout de mes baguettes
Inutile de parler de l’agneau des cuisines impériales
J’ai allumé du feu dans l’âtre creusé à même le sol
Le parfum monte des légumes en train de cuire
Le bout de ma langue n’en a pas encore profité
Mon nez s’en est déjà délecté